‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 60 sur 112 · MORT DU MARÉCHAL LANNKS · texte numérisé non relu

MORT DU MARÉCHAL LANNKS

traverse i'ile dans sa longueur. On pouvait s'attendre à ce que Fennemi exécuterait un passage 8ur le petit bras pour venir attaquer; mais il n'osa pas hasarder cette opération. Le transport et le passage des blessés durèrent vingt-quatre heures. Sous prétexte d'aider au transport des blessés, un grand nombre de soldats quittaient leurs corps , et malgré les postes que j'avais établis, se pressaient pour forcer le passage. Le maréchal Davoust, qui avait établi son bivouac sur la rive droite, en avant de ses troupes, à l'entrée du pont, s'occupait lui-même, avec son étatmajor, d'établir l'ordre dans cette foule, et de renvoyer à leurs corps les soldats valides qui se mêlaient avec les blessés: il vint de sa personne avec quelques officiers m'aider à empêcher cette confusion.

L'empereur était l'entré au quartier général d'Ebersdorff, qui n'était qu'à une petite distance du Danube et du pont. Je m'y rendis après avoir achevé ma pénible corvée ; j'avais grand besoin de repos ; j'étais logé dans une grande guinguette abandonnée, tout près de la maison où l'on avait transporté le brave maréchd Lannes, qui avait été amputé des deux cuisses. On désespérait de sa vie. Son ami le général Frère ne le quittait point : l'empereur faisait à chaque instant demander de ses nouvelles. Le surlendemain de

358 JONCTION Dk l'armée d'iTALIF.

mon arrivée y à la pointe du jour , j'entendis des chevaux galoper très-rapidement: je courus à ma fenêtre; c'était l'empereur accompagné du général Savary. Comme il aperçut le général Frère sur le seuil de la porte, et comprit à son geste que le maréchal venait d'expirer , il arrêta sou cheval brusquement , abandonna les rênes, leva les mains vers le ciel, et dit : « Voilà donc c( connue tout finit! » Puis il tourna bride sur4echamp, et piqua des deux.

Le même jour, l'empereur fut informé que le maréchal Marmont s'était avancé de Gratz avec son corps d'armée, et était arrivé jusqu'aux sommités du Stummering, pendant que le prince Eugène entrait en Hongrie à la poursuite de l'armée du prince Jean, qui achevait ainsi sa retraite de la haute Italie, et venait se rallier à la gauche de la grande armée autrichienne. La jonction de l'armée d'Italie avec notre grande armée se trouvait ainsi assurée. Dès ce moment, l'empereur Napoléon résolut d'effectuer un se» cond passage du Danube , et de livrer une grande bataille, sur la rive gauche du fleuve, à toute la masse des forces de l'ennemi qui devait lui être opposée sous le commandement de Tarchiduc (iliarles, et en présence de l'empereur François. Pour se faire une juste idée des difficultés de cette grande et audacieuse opération , il faut en

BÊORGÂMISATION DES TROUPES. 35g

lire les détails dans l'histoire de cette mémorable campagne , si bien et si fidèlement écrite par le général Pelet. L'empereur Napoléon , après avoir arrêté toutes les dispositions nécessaires pour ces imçienses apprêts , retourna à son quartier impérial au château de Schœnbrunn. Je reçus Tordre de m'y rendre : mon collègue, Taide-major général Yignolles, ayant été envoyé à l'armée dltalie pour y remplir les fonctions de chef d'état-major, sous les ordres du prince Eugène, je restai chargé de tout le détail de l'état-major de la grande armée. Je fus constamment occupé du rétablissement des divers corps de l'armée , et de leur réorganisation par les nombreux renforts qui arrivaient de France. Je présentais chaque jour à la parade les bataillons ou régiments dits de marche, formés par le rassemblement de ces mêmes conscrits dont j'avais fait l'inspection dans tous les dépôts. T/empereur les passait en revue avec une attention minutieuse, et m'indi* quait leur destination et celle des jeunes officiers sortis des écoles.

Tout le reste du mois de juin et les premiers jours de juillet 1809 furent employés à préparer le Second passage du Danube. On construisit un grand pont sur chevalets, et un peu au-dessous de ce pont , un second pont de bateaux. On tendit en amont du grand pont la

36o PU^AHATIFS DANS LILK DK LOBAU.

grande chaîne déposée à l'arsenal, et qui avait servi d*estacade lors du siège de Vienne par les Turcs. L'occupation de l'ile de Lobau, pendant les travaux 9 fut confiée au corps d'armée du maréchal Masséna, qui y établit son quartier général , et ne le quitta pas un seul instant Les retranchements formant la tête de pont, les chaussées élevées sur la partie marécageuse de l'ile y du côté de l'est , les formidaUes batteries élevées dans cette partie, vis-<a-vis de la petite ville d'EnzersdorfT , furent poussés avec tant d'ordre, de précaution et de vigilance, que les ennemis ne soupçonnèrent même pas l'importance de ces apprêts et le dessein de Napoléon. Le rideau de bois qui bordait la rive droite du petit bras du Danube, cachait aux observateurs de la rive opposée le progrés des ouvrages. Les terrassements , les manœuvres et les tranaports de l'artillerie s'exécutaient dans le plus grand silence.

Pendant ce temps, l'armée d'Italie , sous le commandement du prince vice-roi et du général Macdonald , pénétrait en Hongrie et atteignait l'arrière-garde de l'archiduc Jean à Raab, où il fut complètement battu ; la ville de^aab fut oo* cupée par les Français. L'archiduc Jean passa le fleuve et occupa Presbourg-

Le corps du général Marmont s'avança jua-

POSITION DE l'armée AUTRICHIEMME. 36 1

qu'à Neustadt; le reste de Tarmée campait à Ëbersdorffy et se disposait au passage; le corps saxon , sous les ordres du maréchal Bernadotte , était resté à Lintz , et se préparait à mardher sur Vienne. De son côté, l'archiduc Charles avait renforcé son armée, et réparé les pertes qu'elle avait faites à la bataille d'EssIing, en attirant à lui la levée des milices ou landwehr de la Bohême; cette armée, forte de cent quatre- vingt mille hommes, était campée ou cantonnée dans la plaine appelée Marschfeld , entre le Danube et les collines au pied desquelles coule la petite rivière de Rusbach. Les Autrichiens avaient retranché la petite ville d'Enzersdorff et le village d*Aspem, et lié ces deux points par une ligne de redans et de redoutes d'un faible relief.

Le 3 juillet, les troupes commencèrent à défiler pour se réunir dans l'île de Lobau. L'armée d'Italie, dérobant sa marche, s'était portée à Fischament, et dans la nuit du 4 au 5, elle passa les ponts jetés sur le grand bras. Le corps du général Marmont suivit ce mouvement.

L'empereur avait porté, le 3, son bivouac dans l'île de Lobau , du côté de l'ouest , à peu près à six cents toises en arrière du point où s'était exécuté le passage du petit bras du Danube avant la bataille d'Essling. J'étais resté à Ebersdorff, pour veiller aux divers passages des troupes : je

3(VJ CONV£RSA.TION DE l'eMPEREUR.

me rendis le 4^^ ia pointe du jour, au camp impérial pour rendre compte au major général, et lui demander de nouveaux ordres relativement à la direction que devait prendre la coloime de l'armée d'Italie, en débouchant dans l'île de Lobau. Au moment où j'arrivais, on canonnait assez vivement vers la gauche, du côté delancien pont. Le prince de Neuchâtel était monté à cheval, et je demandai à quelques officiers d'état-major restés dans sa tente, sur quel point de la ligne je pourrais le rencontrer, lorsque l'empereur sortit de sa tente et m'appela : «Vous <c cherchez Berlhier ? » me dit-il ; « je l'ai envoyé « au petit pont pour savoir ce que c'est que ce cette canonnade, et si les ennemis auraient dé* <c couvert nos batteries au-dessous d'Enzersdorff: « je crois qu'ils ne songent qu'à l'ancien point de <c passage ; restez ici , le major général va revenir.» Alors je lui rendis compte du passage des divers corps et de l'approche de l'armée dllafie. — ce Fort bien, me dit-il; nous sommes en me- « sure : l'archiduc Jean devrait faire sur la rive c( gauche le même mouvement qu'a fait Eugène « sur la rive droite, et se trouver demain avec ses c( trente mille hommes à la grande bataille; eh « bien ! vous verrez qu'il n'y sera pas. » — Puis il se mit à se promener sur le gazon, les mains derrière le dos, en me faisant diverses questîonsi

CONVERSATION DE l'eMPEREXTR. 363

celle-ci entre autres : « Dites-moi ce que vous ce pensez de Narbonne, que j'ai envoyé comman- « der à Raab? — Sire, lui répondis-je, je pense ce que c'est un homme dont l'esprit est propre à ce tout; il a le cœur haut, et je lui crois toutes les ce sortes de courage. ^ — Bon; mais il n'a jamais ee vu tirer un coup de fusil. — Sire, je ne crois ce pas qu'il ait besoin d'apprentissage. » Changeant tout à coup de sujet, il me dit : a Général Dumas, vous étiez de ces imbéciles qui ce croyaient à la liberté? — Oui, Sire, j'étais et a suis encore de ceux-là. — Et vous avez trace vaille à la révolution, comme les autres, par « ambition? — Non, Sire; et j'aurais bien mal ce calculé; car je sui^ précisément au même point yi où j'étais en 1 790. — Vous ne vous êtes pas « bien rendu compte de vos motifs; vous ne pouce vez pas être différent des autres ; l'intérêt perce sonnel est toujours là. Tenez, voyez Masséna; <( il a acquis assez de gloire et d'honneurs; il a n'est pas content; il veut être prince comme o Murât et Bernadotte; il se fera tuer demain a pour être prince; c'est le mobile des Français : ce la nation est essentiellement ambitieuse et concc quérante. w

Je retournai aux ponts d'Ebersdorff pour faire continuer le passage. Pendant la journée du 4> l'armée d'Italie commença à déboucher, ayant à

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