‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 66 sur 112 · PBISE DU GÉNÉRAL FRANCESCHI · texte numérisé non relu

PBISE DU GÉNÉRAL FRANCESCHI

dée par lord Wellington. Le maréchal SouU demandait au roi d'Espagne de manœuvrer avec ses forces réunies devant lord Wellington, de manière à le tenir en échec, mais sans hasarder une action sérieuse, jusqu'à ce que l'armée du maréchal fiut en mesure d'attaquer l'armée an* glaise par son flanc gauche et ses derrières, sur la rive droite du Tage, et de lui couper toute retraite. Le succès de cette opération combinée paraissait infaillible, et devait décider du sort de la guerre. C'eut été une seconde bataille d'Alroanza.

L'importance de cette mission et la nécessité de ne pas perdre un instant pour arriver à Ma» drid déterminèrent Franceschi à ne point prendre d'escorte : se fiant à la connaissance parfaite qu'il avait du pays, il ne prit avec lui que son aide de camp, le capitaine Bernard, et le capitaine Anthoine, beau-frère du maréchal Suchet, aide de camp du maréchal Soult. Franceschi fut victime de son zèle et de son trop de confiance; trompé par un postillon qui lui proposa de prendre un sentier à travers des blés très-hauts, qu'il disait abréger beaucoup, il fut conduit clans une embuscade, et tout à coup entouré par une guérilla d'environ trente cavaliers, commandée par le fameux Capucino. Séparé de ses rtenx aides de camp, qui, de leur côte, étaient

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menacés du même sort, il allait être percé de coups « lorsque le chef de la guérilla arrêta de sa main ceux qui voulaient le poignarder ou le ftisiller : il connaissait Franceiclii qui l'avait plusieurs fois poursuivi dans cette même castrée : il ordonna à ses gens de le prendre vivant pour le conduire à Séville, où était établi le gouvernement des Cortes. On le conduisit d^abord à Ciudad-Rodrigo, et de là au quartier général anglais, où lord Wellington, qui-eut Tobligeance de m*en ioformer* fit tout ce qu'il put pour retenir le brave Francesclii; mais le Capucino ne voulut jamais consentir à abandonner ses prisonniers : il les gardait à vue; et Wellington ayant invité Francesclii à diner, le Capucim s'assit à côté de lui, de peur quil ne lui fut enlevé. Ni le général en chef de Tarmée anglaise, ni le chef de guérillas ne se doutaient que la fortune eut mis entre leurs mains Tefficier général dépositaire d'un secret qui pouvait avoir une si grande influence sur l'issue de cette campagne : la présence de Francesclii près du roi Joseph aurait vraisemblablement fait changer sa résolution de livrer intempestivement la bataille de Talavera; les efforts de lord Wellington, et l'admirable constance des troupes anglaises pour se maintenir dans leur forte position et assurer leur retraite au delà du Tape, eussent été vains, si,

niSE DU GENERAL FRANCESGHI. /^Oï

retardant ses attaques de quelques jours seulement, le roi Joseph eût laissé au maréchal Sadh le ^emps d'achever son mouvement et d'assurer une iijîctoîre décisive. Le général Foy, qui fuèchai'gé de remplacer le général Franceschi, après la prise de celui-ci, arriva trop tard à Madrid.

Le Oipucino conduisit ses prisonniers à Séville, fit parade de ce trçphée, et les remit à la disposition de la Junta de gouvernement : il reçut ordre de conduire les trois prisonniers à. Grenade, où ils furent étroitement renfermés à TAlhambra. Lorsque le général Sébastiani, avec son corps d'armée, s'approcha de Grenade, Franceschi et ses compagnons furent transportés k Malaga. Peu de jours après ils furent embar- :jués pour Majorque, et enfin jetés avec quinze lutres officiers français prisonniers, dans la )lace de Carthagène, et resserrés dans l'intéieur de l'arsenal.

Depuis que ma fille avait appris ces événe-

lents, elle n'avait plus un instant de repos : je

e pouvais la calmer et dissiper ses funestes pres-

^ntiments qu'en multipliant mes démarches

31 jr obtenir l'échange de son mari. Les Espa*

lois n'y voulaient consentir qu'à condition

j'on leur rendrait le général Palafox, qui avait

é pris à Saragosse. L'empereur s'y refusa. Tous

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402 MORT DU GÉNiBAt FHAirCESCHr.

les autres moyens d'échange proposés par le roi Joseph et par les maréchaux Soult et Suchet furent constamment rejetés par les Espagnols; ils consentirent seulement à l'échange du capitaine Anthoine; Bernard resta seul auprès de Franceschi.

La santé de ma filie déclinait de jour en jour; elle me déclara qu'elle ne pouvait plus exister longtemps y si je lui refusais d'aller joindre son mari dans sa prison. La reine d'Espagne la conduisit chez l'empereur , qui lui permit de demander des passe-ports pour passer en Angleterre et s'y embarquer pour se rendre à Carthagène. Tétais occupé des apprêts de ce voyage, lorsque je reçus la funeste nouvelle de la mort du général Franceschi. La fièvre jaune, qui régnait à Carthagène, avait atteint et moissonnait les prisonniers français. On avait obtenu pour Franceschi qu'il sortit de la prison de l'arsenal, et qu'il fût logé et gardé dans la maison d'un négociant : mais ce brave et généreux ami ne voulut jamais quitter ses compagnons ; il leur donnait ses soins, bravant ainsi un danger plus grand que tous ceux qu'il avait affrontés tant de fois sur kft champs de bataille. Sur dix-sept officiers réunis dans cette prison, douze périrent de la fièvre jaune; Franceschi en fut atteint presque le der^ nier, et mourut dans les bras de son aide de

MORT DB MA FILLE. /io3

camp Bernard, en appelant sa chère Octavie. Je fus navré de douleur : je perdais un fils adoptif digne de toute ma tendresse, et que j'aimais autant que mes autres enfants; je perdais un excellent ami, et les consolations que son beau caractère, ses talents et la réputation qu'il s'était acquise dans l'armée, réservaient à ma vieillesse. Quelques soins que j'eusse pris pour préparer ma fille au coup affreux que je devais lui porter, elle le pressentit et tomba comme foudroyée dans mes bras. Lorsque les secours de sa soeur et les miens l'eurent ranimée, elle se prosterna et pria avec ferveur. Depuis ce jour de douloureuse mémoire, rien ne put la distraire de ses sombres chagrins ; elle ne quitta presque plus ni son appartement, ni ses habits de deuil. Je ne pus ébranler sa résolution de mourir. Sa santé :ommençant à s'altérer, elle se refusa aux renèdes qui auraient pu la guérir. J'essayai vaineaent, dans la belle saison, de la faire sortir de *aris : je l'entraînai presque de force pour la meer à la campagne ; elle ne voulut point y passer n seul jour, se jeta dans mes bras, et me dit u'elle se sentait mourir si je ne la ramenais à aris dans l'appartement où était le portrait de m mari. Son état empira pendant l'automne, les symptômes affreux de la maladie qui m'alit enlevé sa mère ne me laissèrent qu'un faible

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espoir de la conserver. Enfin , le 1 3 février i8ia, après une longue et cruelle agonie, après avoir rempli ses devoirs religieux avec une piété égale à son courage, cet ange m'échappa : elle mourut dans mes bras.

Le travail assidu auquel j'étais forcé de me livrer au milieu de mes chagrins, avait presque épuisé mes forces. Je continuai , pendant le reste de cette année, à remplir les fonctions du directeur général : ainsi que j'en ai rendu compte plus haut, ma position était aussi satisfaisante que j'eusse pu le désirer, et j'en aurais bien joui, si mon bonheur intérieur n'eût été aussi profondément troublé. J'étais, d'ailleurs, entouré des plus douées consolations, et mon ambition était pleinement satisfaite. Tout semblait annoncer une longue paix : depuis le mariage de l'empereur avec l'archiduchesse Marie^Louise , il n'y avait à l'horizon politique d'autres nuages que la funeste guerre d'Espagne, où s'amoncelaient les orages qu'on ne prévoyait pas devoir entraîner de si grandes commotions. La naissance du roi de Rome paraissait devoir affermir la nouvelle dynastie. On se flattait d'une prochaine paix avec l'Angleterre. Nous étions tous dans une trompeuse sécurité, lorsque, sur la fin de 1811 y commencèrent les différends qui amenèrent h guerre contre la Russie.

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