LIVRE SEIZIEME
Préparatifs de la guerre contre la Russie. — Je suis nommé intendant général de Parmée. — Organisation des serricea. — Traité de pi*estations en nature avec la Prusse. — Proposition du maréchal Davoust pour Torganisation des levées polonaises.
— Flan de défense du général Barclay de Tolly. — Mission du comte de Narbonnc à Wilna. — Réunion de Tarmée sur la Vistule. — Travaux préparatoires à l'entrée en campagne.
— Passage du Niémen. — Désastres causés par l'orage. — Marche de Tarmée dans la Lithuanie. — Travaux administratifs à Wilna. — Position et situation de l'armée sur la Dwina et le Dnieper. — Marche sur Smoiensk. — Combats de Smolensk et de Valoutina. — Poursuite de Taraée russe. — Bataille de la Moskowa. — Arrivée a Moskou. ^ L'incendie.
— Séjour à Moskou. — Négociations. — Dispositions pour le départ. — Je tombe malade. — Retraite de l'armée. — Combats de Malojaroslawetz. — Combat de Viazma. — séjour à Smoiensk. — Combat de Krasnoî. — Passage du Dbiépc^.
— Retraite héroïque du mai*échal Ney. — Marche sur Borisow. — Passage de la Bérésina. — Marche sur Smorgoni.
— Départ de Fempereur. — Arrivée à Wilna. — Marche sur Kowno. — Dernier désastre à Kowno. — Arrivée à Gumbinen. — Le maréchal Ney. — Séjour à Dantzig. — Départ pour Berlin.
JLjes difBcuités d'une entreprise si vaste que celle de soutenir la guerre ruineuse de la Péniu- Hiie, pendant qu'il porterait une autre grande
4o6 PRÉPARATIFS D£ GUERRE CONTRE LA RLSSIE.
armée française aux extrémités de TEurope pour attaquer le colosse du Nord, n'arrêtèrent poiut Napoléon. Quelques observateurs politiques ont pensé que, vivement affecté des revers qu'avaient éprouvés nos armes en Espagne et en Portugal, il avait voulu en relever l'honneur et l'éclat par de nouvelles victoires sur un nouveau théâtre. Il crut cette guerre offensive nécessaire à l'accomplissement de ses desseins; il se persuada qu'il ne faisait ainsi que prévenir une coalition plus formidable que les précédentes, et qu'il ne forcerait l'Angleterre à la paix qu'après l'avoir réduite à l'impossibilité de lui susciter une guerre continentale.
Depuis que Napoléon avait porté en Espagne et en Portugal plus de la moitié de ses meilleures troupes, il avait travaillé constamment à organiser une grande armée en Allemagne, la plus nombreuse qu'il eut commandée en personne. I^ seul corps du maréchal Davoust, cantonné dans les départements de l'Elbe, avait été porté à quatre-vingt mille hommes. J'avais reçu Tordre de diriger sur les corps qui composaient cette armée l'élite de la dernière conscription. La recherche des réfracta ires, après l'expiration du terme de l'amnistie accordée à l'occasion du mariage de l'empereur, avait produit un recrutement d'environ cinquante mille hommes, près-
TRAVAIL AVEC l'eMPEREUR. ^O'J
que tous appartenant aux levées antérieures, et âgés de vingt-trois à vingt-cinq ans. On avait retiré des cadres des sous-officiers de Farmée d'Espagne, tant pour l'infanterie que pour la cavalerie; on avait fait, dans le Hanovre, dans le royaume de Westphalie et dans les départements du Rhin, des remontes considérables.
Cette organisation , ces immenses apprêts furent terminés vers le mois de février 1812. J'a*vais travaillé plusieurs fois sous la dictée de l'empereur : j'eus occasion d'admirer son inconcevable mémoire, et là précision avec laquelle il suivait, sans recourir aux états de situation, l'efiectif des divers corps, pour fixer suivant leurs besoins les moyens de les porter au complet de guerre. Lui ayant soumis un jour uii tableau général qu'il m'avait demandé, et qu'il parcourut très-rapidement, il me dicla une répartition de conscrits relative à ce tableau d'effectif <te tous les corps de l'armée, sans hésiter une seule fois, en énonçant la force de chacun des corps et leur emplacement : il se promenait à grands pas, ou restait arrêté devant la croisée de son cabinet : il dictait avec une telle rapidité, que j'avais à peine le temps d'exprimer nettement les chiffres, et d'indiquer par det abré<» viations ks notes qu'il y ajoutait Je navait pa.% depuis près d*une demi^beure^ pu lerer Itêjttis
4o8 INTENDANCE GÉNÉRALE
de dessus les feuilles sur lesquelles je grifïbnnaLs à la hâte. Je ne doutai pas qu'il n'eût sous les yeux le tableau général que je lui avais remis; et comme il s'arrêta un instant, et que je pus le regarder, il s'aperçut et rit de mon étonnemeiit: a Vous avez cru , me dit-il , que je lisais votre « tableau; je n'en ai pas besoin , je sais tout cela; a continuons. »
Dans les premiers joui^ de mars, je fus appelé chez l'empereur pour lui rendre compte de l'exécution de différentes dispositions qu'il m'avait prescrites, et qui étaient relatives aux deruières levées. Il avait commencé à me dicter, lorsque, s'interrompant tout à coup , il me dit : oc Je veux « cette fois que l'intendance générale de l'armée K soit organisée et conduite militairement. Cette c< administration est la partie la plus importante ((des attributions de Tétat-major général; c'est a plus que la moitié des opérations de guerre, et , (( c'est aussi, sur un grand théâtre, un ministère ' (( tout entier. Vous remplirez ces fonctions à la (( grande armée; je vous nommerai intendant (( général. » — Je répondis : « Sire, j'ai été assex <( heureux pour mériter les témoignages de votre <( satisfaction dans le poste que vous m'avez con- (( fié, et je craindrais de ne pas remplir aussi (( bien vos vues dans celui que vous me destinée. w Je n'ai point assez d'expérience des détails des
OE LA CnANDE ARMIlE. ^OQ
iflereiites branches de cette admiiiislration, : il me semble que je servirais plus uliiement J'armée , comme je l'ai fait dans les campagnes récédentes, en qualité d'aide-major général JUS le prince de Wagram. « — a C'est bon, me it-il , vous ferez ce qui vous sera ordonné. » 'allai consulter mon honorable ami le comte rii, et mon ancien compagnon d'armes Ber- ;r, qui m'encouragèrent l'un et l'autre à reni- ■ les intentions de l'empereur, et je ne lardai à recevoir l'ordre de me rendre, d'almrd à de, et ensuite à Erfurlh et à Berlin, pour y aniser les divers services.
•eu de jours avant mon départ, l'empereur 6t appeler à l'Elysée, où se trouvèrent aussi aajor général prince de Wagram et le comte •u, secrétaire d'Etat. L'empereur nous aniça qu'il nous avait réunis pour nous donner instructions siu- les objets dont nous aurions ous occuper avant l'ouverture de la caui- ;ne, el princi]>aleinent sur les fonctions que je ais remplir comme inten<lant général. Avant nous faire asseoir autour d'une petite table de préparée au milieu du salon, il me deida il qui je pens.tis qu'il fallût confier le ail de la direction de la conscription. Je ré- ;lis ipir II' chef de division M. llargeuvîHier-s fort en état de remplir celte place ; qu'
4lO INSTRUCTIONS DE l'eMPKREUR.
avait eu la plus grande part à la rédaction de l'instruction générale, et qu'il dirigeait le travail des bureaux avec autant d'activité que d'exactitude.
ce Fort bien! me dit-il; mais il me faut un of- « ticier général qui tienne ferme dans ses rap- <c ports avec messieurs les préfets. » Alors j'iodiquai le général Hastrel, beau-frère du duc de Feltre , minisire de la guerre , comme l'officier le plus propre par ses lumières, son expérience et la fermeté de son caractère , à remplir les vues de Tempereur. Il approuva ce choix, et m'or^ donna de remettre mon portefeuille au général Hastrel.
L'empereur nous dicta ensuite ses instructions. La séance dura quatre heures, pendant lesquelles nous suivîmes de notre mieux , le comte Daru et moi, la dictée de l'empereur aussi rapide qu'une conversation. Le major général s'abfiliill de rien écrire, comptant sur notre exactitodli L'empereur se promenant presque toujours, cl sans s'interrompre une seule fois, ne paraissait point fatigué. Nous étions au bout de nos forces. Après cette séance si intéressante et si pénible, nous passâmes chez moi presque toute la nuit à raccorder et rectifier l'une par l'autre nos deux minutes. Cette instruction ne comprenait pas seulement les objets relatif^ à mes fonctions,
INSTRUCTIONS DE l'eUTPEREUR. 4^^
mais encore l'organisation et les mouvements lies divers corps d'armée qui devaient traverser TÂllemagne et les États prussiens jusqu'au delà de la Vistule.
L'empereur fit joindre à cette pièce importante une copie du traité récemment conclu avec la cour de Prusse relativement aux prestations ei| nature exigées de la Prusse. Ces prestations étaient énormes, comme, par exemple, six cent mille quintaux de grains, quarante-quatre mille bœufs , trois mille voitures de transport auxiliaires , etc. La Prusse redevait quarante-trois millions de francs sur les contributions imposées après la paix deXilsitt, par une convention particulière; mais il m'était interdit de régler aucun compte avant la fin de la campagne; et il y avait dans mes instructions cette phrase remarquable : « Après le compte établi, la Prusse restera encore « reliquataire. »
Je partis de Paris le i5 mars; je passai par Mayence, et ne m'arrêtai qu'à Erfurth où les ordonnateurs Chambon et Joinville me remirent 'état des divers approvisionnements dont ils ivaient été chargés, et celui du personnel. Vprès un court séjour à Erfurth, je me rendis à îerlin. Mon premier soin fut d'organiser mes sureaux et de diviser le travail selon les diverses )ranches de service. J/empereur m'avait auto-
4lSà INTENDANCE GÉNéRALE.
risé à emmener avec moi, pour être employés à Fiiitendance générale, plusieurs auditeurs au conseil d'État, et surtout mon gendre le baron de Saint-Didier, préfet du palais, qui ne devait être distrait par aucun service relatif à la maison impériale, de celui dont il était chargé auprès de moi. J'avais obtenu que mon cousio Combes, qui, comme je l'ai dit plus haut, remplissait les fonctions de secrétaire général de la conscription et des revues, fût nommé commissaire des guerres; il coirtinua à travailler avec moi à la distribution du travail, aux annotations de la correspondance générale, et fut, indépeudammeut, chargé du bureau des subsistances. Mon bureau des fonds était dirigé par M. Paris, l'un des plus forts comptables que j'aie connus : il avait sous ses ordres un adjoint aux commissaires des guerres, M. Thirat de Saint-Aignaut, aujourd'hui maître des requêtes, auquel on doit rétablissement de la comptabilité du département de la guerre. J'avais aussi fait choix do quelques autres commissaires des guerres ou adjoints, dont j'avais distingué la capacité et le zèle.
Armé du traité relatif aux prestations exigées de la Prusse, traité que le premier ministre baron de Hardenherg trouvait inexécutable, et dont il lit, devant moi, de vifs reproches au