‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 76 sur 112 · MARCHE SUR MOSKOU · texte numérisé non relu

MARCHE SUR MOSKOU

rent mes embarras. Le roi de Naples qui, avec le corps d'avant- garde, poursuivait et pressait vivement l'arrière-garde ennemie, se trouva plus sérieusement engagé qu'il n'avait pu le supposer; le renfort de quelques divisions amenées par le prince Constantin l'arrêta et le força de combattre dans ime position désavantageuse. La division wurtembergeoise, qui formait la droite de la ligne française , s'obstina à garder sa position en deçà du ravin , au lieu de le traverser pour aborder l'ennemi ; ce manque d'accord obligea le roi de Naples à faire un vigoureux effort pour déposter la droite de la ligne russe et décider sa retraite : ce fut là que le général Gudin, l'un des généraux les plus distingués de l'armée française» fut blessé mortellement. J'étais particulièrement lié avec lui, et j'eus la douleur de lui rendre les derniers devoirs militaires dans la petite citadelle de Smolensk, où ses restes furent inhumés.

En supposant que le premier dessein de Ka* poléon eût été de s'arrêter à Smolensk, et, comme je l'ai dit plus haut, de se borner à la conquête de la Lithuanie et d'une partie du duché de Courlande , ce projet fut abandonné après l'affaire de Yalutina, et larmée fut mise en ma^ che, à la poursuite de l'ennemi, sur la direction de Moskou.

Dauales dix à douze marches après Smolensk,

suivis le quartier impérial autant qu'il me fut ssible de le faire , le dépassant quelquefois, et lutres fois forcé de rester en arrière. Je réunis uvent mon bivouac à celui du comte Daru, et us nous trouvâmes ensemble un peu en arriére celui de l'empereur la veille de la bataille de Moskowa. L'enaemi avant continué sa retraite bon ordre, n'avait opposé qu'une faible résisnce à lardente poursuite de la cavalerie de >tre avant*garde; et comme il évitait tout engement sérieux , il était facile de prévoir qu'il incentrait ses forces et prenait position. L'émîreur Napoléon, qui voyait ses ressources et ffectif de l'armée s'affaiblir à mesure qu'il péîtrait plus avant dans ces vastes plaines dévas- Bs, désirait joindre l'ennemi et en venir k une tion générale et décisive qui lui ouvrît le chein de la capitale.

Le général Rutusow, décidé à recevoir la balle dans la position avantageuse qu'il avait oisie à Borodino, sur la rivière de la Kolotcha, ût déployé le centre et l'aile gauche de l'armée »se sur les hauteurs qui dominent la rive )ite , et dans toute cette partie de sa ligne de aille dont un ravin et des broussailles renent l'accès difficile, il avait fait élever des loutcs garnies d'artillerie. L'une de ces reites, la plus avancée près d'un bouqnet H«

bois vers la naissance du ravin , formait Tappiii de sa gauche. L'empereur Napoléon , arrivé en présence de l'ennemi, fît établir ses tentes et le bivouac de sa garde sur un terrain élevé en face du village de Borodino. Pendant que ses colonnes débouchaient, et entraient en ligne parallèlement à la position de Tarmée russe, rempereur fit lui-même la reconnaissance de la position dans le plus grand détail. Il jugea d'un coup d'œil que cette redoute élevée en avant du bois, et qui flanquait toute la ligne russe, était la véritable clef de la position retranchée : il la fit attaquer sur-le-champ par la division du général Compans, dont les dispositions eurent le plus brillant succès. La redoute, fortement occupée, fut assaillie et enlevée au cri de và'e remperenr.

Napoléon passa la plus grande partie de la nuit suivante à donner ses ordres aux généraux commandant ses corps d'armée, pour l'eiécution des dispositions d'attaque. Dès la pointe du jour nous quittâmes, le comte Daru et moi, notre bivouac pour nous rendre auprès de rempereur, un peu en avant de la redoute qui avait été si valeureusement enlevée par le général Compans.

Dès que Tempereur eut fait donner le signal, les colonnes françaises débouchèrent sous la pn»-

tection des batteries portées sur la ligne des avant-postes. Les événements de cette grande bataille sont assez connus par les relations officielles et les divers commentaires des écrivains des deux partis. Je dirai seulement ce qui s'est passé sous mes yeux, et plus à portée de moi. Je restai pendant toute cette journée auprès de l'empereur. Je ne m'en éloignais par intervalles que pour visiter les ambulances les plus avancées, et veiller aux premiers secours des noml>reux blessés. Nous suivions le progrès des at- :aques du maréchal Ney , du roi de Naples et du /ice-roi. Je me rendis à la pointe du bois, où le ;orps du maréchal Davoust, prêta déboucher, .ouffrait beaucoup du feu plongeant de l'enneni : ce fut là que mon brave ami le général Louis lomœuf fut frappé mortellement d'un boulet.

I^ général Montbrun qui, peu d'instants auparavant, était venu lui-même prendre les ordres e l'empereur, ayant été mortellement blessé, le énéral Auguste Caulaincourt reçut l'ordre d'alîr le remplacer à Pattaque de cavalerie dirigée Lir la grande redoute, centre de l'armée russe. ^ garde impériale, qui était en bataille derrière ous, s'attendait à chaque instant à recevoir ordre cVappuyer les attaques du maréchal Ney t du roi de Naples. On raisonnait tout bas et iversement sur la situation et sur l'issue pf^^

bable de la bataille. On proposa à lempereur de faire tourner le bois et le ravin qui était à notre droite : le maréchal Davoust insistait sur ce mouvement^ qui, disait-on, pouvait achever la dé* faite de l'aile gauche des Russes, çt couper sa retraite par la vieille route de Mojaîsk. C'était vers les trois heures après midi ; l'empereur resta immobile, le plus souvent assis sur le bord d'un fossé , et d'autres fois se promenant à quelques pas, à droite ou à gauche. On vint lui rendre compte que le général Caulaincourt avait été tué en abordant , a la tête du 5« régiment de cuirassiers , cette grande redoute ouverte à la gorge, et où les Russes firent vainement des efforts réitérés pour se maintenir.

Vers les cinq heures, l'armée russe était en retraite sur tous les points ; la jeune garde seulement avait été portée en avant à l'appui des troupes du maréchal Ney. Nos batteries avaient pris beaucoup d'avantage, et toute la ligne française était déjà au delà des redoutes sur le revers de la position. L'empereur monta à cheval ven six heures et demie du soir; il alla droit à la grande redoute, et parcourut le champ de bataille qui était jonché de morts, depuis le bord de la rivière de la Kolotcha jusqu'à Textréme droite. Après l'avoir accompagné pendant une partie de cette tournée, je revins à la grandf

ambulance sur laquelle on faisait diriger tous les blessés français ou russes qu'on pouvait relever sur le champ de bataille, en y employant tous les moyens de transport disponibles.

On a beaucoup dit, on a écrit que Napoléon n'avait pas montré dans cette journée son activité ordinaire ; on s'est étonné de son impassibilité ; on a voulu faire entendre qu'il était dans une sorte d'abattement physique, qu'il n^avait pu déployer toutes les ressources de son génie ; enfin, que son étoile commençait à pâlir au sein même de la victoire. Sans doute Napoléon paraissait souffrant ; il s'était extrêmement fatigué pendant les deux nuits précédentes qu'il avait employées à reconnaître lui-même la position de l'ennemi, à placer ses corps d'armée, à déterminer les points d'attaque. Ayant bien arrêté son plan pour contraindre l'ennemi à abandonner sa forte position, il ne voulut rien changer aux dispositions qu'il avait profondément méditées. Il se plaça à portée de son aile droite, contre laquelle le général vÊ^se devait vraisemblablement diriger son plus grand effort , afin de tâcher de prendre à revers nos colonnes d'attaque, pendant qu'elles seraient arrêtées sous le feu des redoutes. La station qu'avait choisie Napoléon était aussi le meilleur point d'observation ; on y découvrait tout le champ de bataille , et si quelque

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manœuvre 9 quelque succès partiel de l'eniiemi avait exigé de nouvelles dispositions , la vigilance de Napoléon n'aurait pas manqué d'y pourvoir; il s'y serait porté de sa personne, comme il le fit à la bataille de Wagram.

Vers neuf heures du soir, nous fumes, le comte Daru et moi , appelés auprès de l'empereur. Son bivouac était établi au milieu du ba* taillon carré de sa garde, un peu en arrière de la redoute. On venait de lui servir à souper; il était seul, et nous fit asseoir à sa droite et à sa gauche. * Après s'être fait rendre compte des dispositions faites pour secourir les blessés^ et du peu de ressources qu'offraient l'abbaye de Koloskoi, située sur la route, à deux lieues du champ de bataille, ainsi qu'un petit nombre d'habitations aux environs du village de Borodino, il nous parla de l'issue de la bataille; il s'endormit un instant après, à peu près pendant vingt minutes, puis s'éveillant tout à coup, il continua ainsi : «On a s'étonnera que je n'aie pas fait donner mes ré- « serves pour obtenir de plui^ grands résultats: « mais j'ai dû les conserver pour frapper un coup u décisif dans la grande bataille que nous livrera « l'ennemi devant Moscou : le succès de la jour- V née était assuré; je devais songer au succès « de la campagne , et c'est pour cela que je garde ff mes réserves. »

En sortant de la tente de l'empereur, j'allai visiter de nouveau la grande ambulance; je me rendis ensuite à un petit château, à peu près à une demi-lieue du champ de bataille , où l'on avait transporté mon ami le général Romœuf et le général Montbrun. Romœuf, déjà fort affaibli, me montra la garde de son épée que le boulet avait aplatie contre sa hanche : la contusion était affreuse; mon malheureux ami conservait encore beaucoup d'espérance, mais les chirurgiens ne m'en laissèrent aucune; il expira peu d'instants après que je l'eus quitté. Je dis aussi un dernier adieu au brave Montbrun qui expirait sous le. même toit.

Le lendemain, 8 septembre, le roi de Naples, ivec sa cavalerie, continua de poursuivre l'armée lisse qui se retirait rapidement. Il y eut un en- ;agement assez vif avec l'arrière-garde devant la letite ville de Mojaïsk, qui fut promptement vacuée par l'ennemi. L'empereur y porta son uartier général; nous trouvâmes Mojaïsk enombrée de blessés de l'armée russe, qui n'aaient pu être transportés : il y avait, dans ces etits hôpitaux, autant de cadavres que d'hommes icore vivants ; il y régnait un grand désordre : une affreuse pénurie de toute espèce de se- )urs. On peut se figurer l'accroissement de mire et de calamités accumulées sur ce point par

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