‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 79 sur 112 · MOSKOU · texte numérisé non relu

MOSKOU

qiraucuue autre personne entrât dans la ville.

La nuit approchait ; lorsque nous pénétrâmes dans cette vaste et magnifique solitude, à peine quelques individus de la classe du peuple se montraient-ils çà et là sur le passage des troupes du roi de Maples. Nous traversâmes le Kremlin, la place du Bazar , et la rue qui conduit à la place du Palais du gouvernement. lies avantpostes de la cavalerie légère du roi de Naples avaient poussé quelques cents pas plus loin jusqu'au boulevard; une grand'garde d'infanterie fut établie sur la place du Gouvernement. La dernière arrière-garde russe tenait encore dans le faubourg du Nord.

La nuit était belle ; la lune éclairait ces beaux édifices , ces vastes hôtels , ces rues désertes : c'était le silence des tombeaux. Nous cherchâmes longtemps quelque individu que nous pussions interroger ; nous rencontrâmes enfin un professeur de l'académie et quelques Français établis à Moskou, qui s'étaient cachés pendant la confusion de l'évacuation de la ville. Ces individus nous racontèrent tout ce qui s'était passé depuis quelques jours, et ne purent nous faire comprendre cette disparition soudaine d'une population de trois cent mille âmes. Nous entrâmes dans quelques hôtels dont toiltes les portes étaient ouvertes; nous n'y rencontrâmes per-

sonne. Vers minuit nous choisîmes chacun un gîte dans ce même quartier du Gouvernement, qui nous parut être le plus central de cette immense ville. Je m'établis dans un hôtel situé à Tun des angles de la place, et qu'on me dit appartenir à madame la comtesse de Mockanow. C'était une grande maison bâtie en pierres de taille, d'une assez mauvaise architecture, mais à l'intérieur commodément distribuée et fort bien ornée. Je trouvai dans les cuisines souterraines deux moiuljicks ou esclaves qui me conduisirent dans les appartements ; tout y était en aussi bon» ordre que si les maîtres de la maison y eussent été attendus ; il y avait dans le salon de compagnie, précédé de deux autres, une table ronde sur laquelle étaient encore les ouvrages de broderie des dames : pas le moindre petit meuble ^ n'avait été déplacé; les clefs étaient sur les secrétaires dans une fort belle chambre à coucher. J'appris ensuite qu'on avait recueilli dans une cave tout le linge et les effets les plus précieux, et entre autres deux bustes en bronze de l'empereur et de l'impératrice, qu'on avait cachés dans des tonneaux remplis de miel : je me fis remettre les clefs de cette cave, afin qu'on n'en put rien enlever : il y avait sous les remises cinq ou six voitures neuves en très-bon état.

A peine m'étais-je jeté sur un lit, que j'entendis

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le poste qui était sur la place, crier: Alerte! aux armes! au feu! J'appris qu'un incendie venait de se manifester k la maison de la Bourse, près du Kremlin, derrière la place du Bazar : je m'y rendis sur-le-champ, et je vis qu'on n'y pouvait porter que des secours insuffisants, et que déjà le feu gagnait les galeries ou colonnades du pourtour de la place du Bazar. On ne peut douter que des incendiaires apostcVs n'eussent commence*. dès ce moment, à exécuter Tordre qui leur avait été donné par le gouverneur, le comte de Kostopchin , d'incendier cette l>eUe capitale.

L'empereur Napoléon arriva le lendemain matin, et établit son quartier général dans le palais impérial du Kremlin; la garde impériale fut casern^'^e dans le vaste palais du sénat et dans les autres édifices que renferme le Kremlin. Mon premier soin fut de faire rechercher les ressources en subsistances qui pouvaient se trouver dans^ les magasins publics et dans les maisons particulières; je fis ouvrir devant moi les magasins qui l>ordent le quai, entre le Kremlin et la maison des enfants trouver; on estima à environ quarante mille quintaux les barils et sacs de farine et de gruau (|ue ces magasins renfermaient; ressource précieuse, et qui eut été suffisante pour un court séjour. Je me hâtai de visiter les hôpitaux déjà encombrés par les malades et les

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blessés (le Tarmée russe. Le plus considérable de ces établissements, situé à l'extrémité est de la ville, près du palais d'été, me parut dans un état affreux d'abandon : tout y manquait; la mort y faisait d'horribles ravages. Les cadavres jetés dehors gisaient autour des murailles , objet d'horreur et de pitié. D'autres hôpitaux , tels que ceux de Gallitzin et de Sereraetow, étaient en meilleur état : plusieurs officiers russes y avaient été déposés, et on y réserva des places pour les nôtres. L'établissement des hôpitaux fut [na principale occupation , tant pour les localités es plus convenables que pour les ressources |u'il fut possible de recueillir. Je fus bien secondé )ar le zèle et l'activité de nos administrations et le leurs agents; mais nos efforts ne furent que rop insuffisants, et trop souvent infructueux. Le lombre des malades et des blessés arrivés du in^

hamp de bataille par les convois s'éleva jus- [u'à près de six mille.

L'incendie de la Bourse avait dévoré tout le »ourtour de la place du Bazar; à chaque insant , on recevait Tavis^de quelque nouvel em- •rasement : il ne fut pas possible de douter u'on n'eut médité et préparé la ruine entière e cette capitale. La promptitude et l'activité es secours ne pouvaient arrêter dans les divers uartiers les progrès de l'incendie : on poursui-

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vit , on arrêta des incendiaires échappés des prisons ; on en fit prompte justice : mais le jour suivant , on vit l'incendie éclater de tous côtés, et principalement dans les parties d*oii le vent pouvait accélérer ses progrès. I^e troisième jour« les brandons portés par un vent impétueux du nord-ouest enflammèrent une des tours on pavillons du Kremlin, attenante à l'arsenaU où le général Lariboissière, commandant en chef l'artillerie , avait fait recueillir les munitions (Kartillerie de la garde. L'empereur ordonna que sa garde fut employée à arrêter les progrés du feu. 11 s'obstina cependant à rester au Kremlin déjà entouré de flammes , et où l'épaisse fumée empêchait de respirer : ce ne fut que le troisième jour au soir qu'il se décida à sortir de Moskou j pour porter son quartier général an château impérial de Petershow, 'à peu près à une lieue de la dernière enceinte ou ville de bois. Il ordonna alors que la ville fut évacuée : informés de cette disposition, et ne sachant point que l'empereur fut parti, nous nous rendîmes, le comte Daru et moi, au Kremlin, et nous eûmes assez de peine à y parvenir. Nous j trouvâmes le maréchal Duroc qui était resté le dernier, et montait à cheval pour suivre Tcmpereur. Nous eûmes beaucoup de peine à regagner notre logement. En longeant le quai, nos

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lievaux pouvaient à peine supporter ia chaleur ue produisait Tincendie; Celui du comte Daru, ni me suivait , hésita à traverser la seule issue ni nous restait entre deux maisons embrasées. Je ne pus m'arréter à la maison des eiffenfs rouvés, dont j'avais confié la surveillance et la onservation des magasins à mon ami Combes : » lui envoyai par une ordonnance l'ordre de ortir de la ville par un autre chemin qui res-' ait encore libre, avec les deux compagnies delà 3une garde qui y étaient établies et mises à sa isposition. Mais, persuadé qu'il pourrait, en déniisant les clôtures de bois, préserver ce bel tablissement, ainsi que les magasins, il s'obsna à y rester, et mérita, par ce dévouement, grade d'ordonnateur, que l'empereur, satisit de sa résolution, lui conféra quelques jours >rès.

Il était nuit lorsque je pus quitter la maison

le j'occupais. Nous sortîmes de Moskou sous

\e véritable pluie de feu. Le v^ît était si vio.

it, qu'il faisait voler les plaques de tôle déta-

ées des toitures et rougies par les flammes :

. pieds de nos chevaux étaient brûlés. On ne

ut guelfe se faire une idée de la confusion

i régnait dans cette évacuation précipitée. Le

uit de l'incendie était semblable au mugisse-

►nt des vagues; c'était vraiment une tempête

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sur une mer de feu. Toute la route, jusqu'à Petershow, était jonchée de débris de toutes sortes, et surtout de bouteilles cassées que les soldats avaient jetées çà et là. Nous établîmes nos bivouacs sur la lisière d'un petit bois d'où nous pouvions considérer cet effroyable spectacle, image de Tenfer. Cette immense ville n'était plus qu'une plaine de feu; le ciel et tout l'horizon étaient comme embrasés, et je pus lire à une distanc#».... de trois quarts de lieue, des ordres du major général qui me furent apportés.

Le lendemain, le quartier général fut établi dans les maisons de campagne autour du château; toutes les troupes, à l'exception de deux divisions du corps du maréchal Davoust, restées dans les faubourgs de Moskou, étaient réunies dans les environs de Petershow. Nous espérions recevoir Tordre de marcher par la route de Pétersbourg, sur laquelle nous nous trouvions : j'étais du nombre de ceux qui considéraient comme un heureux événement cet horrible incendie, s'il pouvait déterminer notre retraite; quelles que pussent être les difficultés , elles me paraissaient moindres et moins dangereuses que la prolongation de notre séjour à Moskou, et je fus bien étonné lorsque j'appris que Fempereur venait d'ordonner au major général et au comte de Narbonne d'aller eux-mêmes recon-

POSITIONS DK l'armée RUSSE. 4^'

aitre, dans la partie de Test de la ville, où Tinendie avait fait moins de ravages, le beau palais 'été qui avait été préservé. Cet ordre indiquait ssez la funeste résolution qu'avait prise Fempeeur de rentrer dans Moskou, au lieu de se replier jr la frontière de Lithuanie, et d'aller au-devant e ses renforts et de ses ressources, avant que les Lusses fussent en mesure d'inquiéter sa retraite. En effet , l'armée russe , après avoir été lattue à Borodino, avait traversé Moscou et isparu si rapidement devant nous , qu'on avait, our ainsi dire, perdu sa trace dans la direction B l'est. On avait cessé de combattre , comme si îtte masse de forces eu tété dispersée. Cependant maréchal Kutusow avait changé de direction, s'était porté sur notre flanc droit, pour couir ses établissements de Kaluga, et surtout lés anufactures d'armes : il avait pris une position li lui permettait de recevoir par ses derrières . renforts qui lui étaient annoncés, et d'inquié- • par sa gauche notre ligne d'opérations entre lolensk et Moskou. 11 était très-facile à l'empeir Napoléon, s'il eût voulu se retirer par la ite du nord, après avoir évacué Moskou, de çiier deux marches dans cette nouvelle direcn. Quelques difficultés que nous eussions renitrées sur une route qui n'avait point encore explorée, elles eussent été bien moindres

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