CHANGEMENT DE DIRECTION
devions rencontrer, et sur les avantages que Tennemi devait prendre de plus en plus sur uous^ à raison de ces mêmes obstades et de la facilité qu'il avait pour s'élever sur notre^Uanc gauche, et pour gagner et couper noti*^ ligtie de retraite. Un peu avant d'arriver sur le champ de bataille de Borodino, et au moment même où le maréchal Mortier, après avoir fait sauter le Kremlin , rejoignait l'armée avec son arrièregarde, ma voiture se trouva fort près du groupe de l'empereur. Le major général, mon ancien compagnon d'armes de la guerre d'Amérique , vint s'informer de mon état : il me dit que Sa Majesté avait chargé le comte Daru de remplir mes fonctions d'intendant général ; que je ne devais songer qu'au rétablissement de ma santé. J'aperçus par le reflet de la glace qui était sur le devant de ma dormeuse , le geste que fit mon vieil ami en me quittant, et croyant me dire un éternel adieu. J'étais extrêmement abattu, mais je sentais que la forte crise était passée, et qu'on me jugeait dans un plus grand danger que je ne l'étais réellement. Les lumières et l'excellente conversation du savant docteur Desgenettes soutenaient ma confiance. Je continuai de suivre ainsi, avec les équipages du quartier général, la marche de l'armée jusqu'à Smolensk, presque toujours au bivouac. A Yiasma seulement on put
46a SÉJOUR A SVOLBIISK.
me sortir de ma voiture, et me faire passer la nuit dans une maison à moitié détruite, au milieu de l'incendie qui dévorait le reste de cette petite ville.
Nous séjournâmes trois jours à Smolensl, certes beaucoup trop longtemps ; Fempereiir voulut attendre que le prince vice-roi, qui, de Dorogobusch s'était jeté sur la droite pour essayer de prendre la route de Witepsk, et qui, dans cette entreprise infructueuse, avait été forcé d'abandonner la plus grande partie de son artillerie, se fût replié sur Smolensk. Le froid s'était élevé de dix-huit à vingt degrés de Réaumur.
Ce fut pendant ce séjour si funeste que nous apprîmes l'audacieuse et singulière conspiration du général Mallet. Quoique ce complot avorté eût été promptement réprimé, la témérité de l'entreprise, et le court succès du commencement d'exécution , frappèrent Napoléon , et lui firent sentir la nécessité de quitter l'armée aussitôt qu'il pourrait le faire avec sûreté, et d'accourir à Paris pour rassurer les esprits par sa présence, et reproduire, par son ascendant et les ressources de son génie, les moyens de réparer des revers si inattendus.
L'empereur Napoléon avait donné l'ordre au général Baraguey-d'Hilliers d'ocaiper fortement
MARCHE SUR RRàSIfOE. 4^3
avec sa division le p^int important d'Elnia, embranchement de la route de Kalouga. Il fut trèsmécontent que ce général s'y fût laissé prévenir, et eût compromis la brigade d'infanterie commandée par le général Augereau , laquelle y fut très-maltraitée. Cette circonstance, qui décou-^ vrait le flanc de l'armée française, et le séjour forcéàSmolensk, avaient donnéàl'ennemile temps et la facilité de couper notre retraite entre Smolensk et Orcha. Le point de Krasnoë, que l'ennemi pouvait atteindre avant nous, devait être le Pultawa de la grande armée française. L'empereur s'y porta avec la garde impériale. Les équipages du quartier général le suivirent le lendemain : les corps d'armée du prince vice-roi , lu maréchal Davoust, et enfin du maréchal Ney, lurent suivre , laissant entre eux l'intervalle l'une demi- marche. Le gros de l'armée russe narchait parallèlement à la route qui suit la •ive gauche du Dnieper , à une ou deux lieues le distance : la destruction de nos divers corps l'armée, déjà très-affaiblis , semblait inévitable, {ous bivouaquâmes à demi-chemin de Krasnoë à •molensk; le froid était excessif; la campagne tait couverte de neige; les chevaux avaient de 1 peine à gravir les moindres escarpements. . chaque pli de terrain, les Cosaques nous bardaient; ils nous atteignirent à trois ou quatre
464 COMBAT DE KRASNOE.
lieues de Krasnoë, enlevèrent plusieurs voitures des équipages du quartier général, et entre autres le fourgon topographique de l'empereur. Je perdis dans ce hourra ma voiture la mieux attelée, dans laquelle j'avais placé mon valet de chambre avec mes effets les plus précieux, et quelques provisions qui nous étaient bien nécessaires. Mon valet de chambre, Félix, s'échappa heureusement, et accourut vers ma dormeuse pour m'avertir et me dégager de ce désordre, en me faisant gagner au galop la tête de la colonne, où une compagnie de la jeune garde tint ferme et arrêta les Cosaques.
Nous rencontrâmes, le soir même, de plus grandes difficultés : un ruisseau profondément encaissé nous obligea de bivouaquer encore. Ce ne fut que le lendemain, dans la matinée, que nous pûmes passer ce défilé et monter avec peine, à cause des glaces, sur le plateau où la petite ville de Krasnoo est située. L'avant-gardo de l'armée russe avait déjà débouché des boLs des pièces de canon montées sur des traîneaux étaient en batterie à demi - portée de la route, et tiraient sur tout ce qui passait entre le ruisseau et la ville. On leur avait opposé quelques pièces d'artillerie le long de la route, et les équipages du quartier général arrivèrent aussi à KLrasnoë. On me fit descendre dans le logement du coni-
COMBAT DE RRASMOE 4^5
missaire des guerres stationné à ce poste, et je fus très-heureux de trouver pour moi et mes compagnons un gîte où nous étions entassés y mais du moins à couvert.
Nous y séjournâmes vingt-quatre heures^ parce que l'empereur Napoléon voulut y attendre avec sa réserve que les corps d'armée échelonnés entre Krasnoë et Smolensk fussent liés de manière à pouvoir se soutenir; mais déjà le corps d'avantgarde russe avait coupé la route; le prince viceroi, après une vive attaque, ne parvint à Krasnoë qu'en faisant un détour par sa droite, et dérobant sa marche à l'ennemi à la faveur de la nuit. Le maréchal Davoust fut dégagé par l'attaque que fît faire l'empereur contre le corps qui s'était le plus rapproché de Krasnoë. Cette attaque fut exécutée avec beaucoup de vigueur et de succès par la jeune garde sous les ordres du général Durosnel. Ce mouvement offensif déconcerta celui de l'ennemi, en partageant son attention.
Ce fut pendant cette attaque que le quartier général se mit en marche pour se porter à Lyadouï; nous étions déjà dépassés par les Cosaques, jui canonnaient vivement le vUlage de Krasnoë. \u moment où l'on yenait de me replacer dans ma voiture, lecommissaire desguerres qui m'avait •ern fut tué par un boulet dans la chambre même III. 3o
4()(> PASSAGE DU DNIldPER.
qiie je venais de quitter. A un quart de lieue de Krasnoë, la colonne, défilant à travers un village, fiit vivement canonnée; on perdit quelques hommçs et quelques chevaux: j'évitai de me trouver dans cette confusion , en tournant le village, à travers champs.
De Lyadouï, où la garde impériale nous rejoignit dans la soirée, nous allâmes à Dobrowna, ville assez considérable où nous trouvâmes pour quelques heures d'assez bons gîtes; ce court repos fut troublé pendant la nuit par une fausse alerte; le lendemain, le quartier général, la garde impériale, les corps d'armée du prince vice-roi et du maréchal Davoust marchèrent pèle- mêle et dans le plus affreux désordre, pour se rendre à Orcha, sur la rive droite du Dnieper, précisément au détour du fleuve qui, depuis Smolensk jusqu'à Orcha, suit la direction est et ouest, et prend ensuite à Moîlowla direction nord et sud.
Cette marche, ou plutôt cette déroute, était k plus affligeant tableau qui puisse frapper lesyeu et le cœur d'un soldat français. Il était pénib de voir l'empereur à cheval avec son état-maj traversant difficilement cette foule de soid dont le plus grand nombre était désarmé, conservant ni ordre ni rang. Uu d^el s vint encore accroître les embarras de cette j
COMBAT I T RKTRAirK DU MARÉCHAL NEY. 4^7
née : la plus grande partie de l'infanterie passa le Dnieper sur la glace flottante et déjà inondée, pendant que les chevaux et les voitures défilaient sin* le pont. Les Russes ne poursuivirent point le gros de l'armée au delà de Dobrowna, et s'occupèrent uniquement de couper la retraite au corps du maréchal Ney qui était parti le dernier de Smolensk, et formait notre arriére-garde. On était fort en peine du sort de ces braves : il semblait impossible que le maréchal ne fut pas enveloppé et accablé par le nombre ; Tempereur s'arrêta à Orcha, où l'on trouva quelques ressources : on rallia, on réorganisa le mieux qu'il fut possible les débris des corps d'armée, dont les pertes étaient immenses, tant pour le personnel que pour le matériel. On apprit que Tintrépide maréchal Ney, qui n'avait avec lui ^ue cinq à six mille hommes, avait osé attaquer l'armée russe, malgré sa force au moins décuple et son excellente position, et qu'après ce :ombat héroïque, vainement sommé de déposer es armes, il avait résolu de périr avec la poignée le braves qui lui restaient, plutôt que de capiuler en rase campagne. 11 avait, pendant la mit, marché en arrière de sa droite, traversé le )nirper, et, à travers les corps ennemis qui l'aaient déjà prévenu sur la rive opposée, il avait ont inné sa retraite.
/fis DÉPABT d'oHCHA,
Le prince vice-roi , à la tête d'un détachement de quinze cents hommes, marcha au-devant et au soutien du maréchal Ney, qui, avec deux mille hommes qui lui restaient, rejoignit le quartier général à Orcha, Ce fait d'armes est l'un des plus mémorables de ceux qui ont illustré les armes françaises ; les généraux russes en furent frappés d'étonnement et d'admiration.
Dans l'état déplorable où la rigueur de la saison y la fatigue des marches, et ^rtout la pénurie des subsistances, avaient déjà réduit l'armée, il était urgent de se rapprocher de Minsk et de Wilna , seul point où nous eussions des magasins et des ressources. I^'empereur avait déjà ordonné au maréchal Oudinot et au maréchal Victor de se porter avec leurs corps d'armée sur Borisow, pour assurer le passage de la Bérésina. he général russe Witgenstein , après s'être emparé de Vitepsk, suivait et pressait l'arrièregarcle du maréchal Victor ; l'amiral Tchichagow, civec l'armée de Wolhinie, avait marché sur Minsk ; une partie de l'armée principale de Kutusow marchait sur Moîlow pour passer le Dnieper. I>e plan général des Russes, pour couper toute retraite à l'armée française, était à découvert. Il n'y avait pas un instant à perdre; nous partîmes d'Orcha; nous avions encore cinq a six marches à faire pour arriver sur la Béré-
tlETR\lTfi SUR LA BERKSIlfA. 4^
siiia; je re<^!us l'ordre de faire détruire ou disperser dans le Dnieper les tristes trophées emportés de Moskou. Tout le reste des équipapes avec le trésor fut mis sous l'escorte d'une brigade commandée par le lieutenant général Claparède, qui marchait en arrière de cette colonne. Dès la première marche nous dépassâmes, par un malentendu, le point qui avait été désigné pour le premier bivouac, et nous nous trouvâmes, à l'entrée de la nuit, à deux lieues plus loin que la position où le général Claparède avait ordre de s'arrêter. Nous n'avions avec nous
qu'une faible escorte d'environ trente hommes. Quelc^ues hommes que nous trouvâmes tués et percés de coups de lance au milieu de la route nous avertirent assez que les Cosaques nous avaient devancés. Je fis arrêter la colonne; j'appris par quelques-uns de nos lanciers polonais, ^ui s'écartaient ordinairement de la route pour "ouillêr les villages le plus à portée, et chercher les subsistances, qu'un des régiments de Coaques de Platow s'était cantonné dans un village rès-près de nous.
J'avais fait établir le bivouac dans une éclaircie, ntre des bois qui bordaient la droite de la oute. Le plus granc^ nombre des individus atachés aux équipages se hâta de gagner la lisière e ces bois, pour y chercher des abris, et j'eus
470 COMBAT DK BORIZOW.
beaucoup de peine à les rappeler et à leur faire sentir le danger dans lequel nous nous trouvions. Je fis parquer toutes les voitures en carré; je fis placer aux deux angles, du côté du bois, les deux pièces de canon qui étaient en tête de la colonne ; je fis entraver les voitures , et renfermer dans le carré tout ce que nous avions d'hommes armés ; on fit les feux de bivouac, et nous passâmes ainsi la. nuit sans être inquiétés. J'envoyai prévenir le général Claparède, qui détacha sur-le-champ deux compagnies pour nous soutenir , si nous étions attaqués avant son arrivée.
Nous continuâmes notre marche les jours suivants , sous l'escorte des troupes du général Claparède , jusqu'à la distance de quatre lieues de Borizow , sur la Béréuna. Nous bivouaquâmes dans les bois , et séjournâmes vingt-<quatre heures; ce fut là que nous apprîmes les résultats de l'affaire de Borizow, la prise des retranchements par les troupes du général Tchichagow, l'arrivée du corps du maréchal Oudinot qui avait repoussé les Russes, et avait rejeté Tavant-garde sur la rive droite, enfin ^ l'incendie de la ville et ilu pont de Borizow.
Quoique j'eusse déjà perdu quelques-uns des individus attachés à mon administration , ou morts épuisés de fatigue, ou enlevés par les
PASSAGE DE LA BÉmisilfA. 4? >
(JosaqueSi j'avais cependant conservé jusquelà la meilleure partie de mes équipages, ma voiture attelée de quatre excellents chevaux prussiens, celle de mon gendre le baron de Saint-Didier, et deux fourgons sur lesquels se trouvaient les papiers de Tintendance, les registres et toutes les pièces de la comptabilité. Savais encore quatre bons chevaux .de selle. J'étais très-faible, et malgré tous les soins qu'on prenait « de moi, ce n'était qu'avec de pénibles efforts que je soutenais ces rudes épreuves, et ranimais, autant que je le pouvais, le oourage de mes compagnons. Notre ligne de retraite était réellement coupée : Tchicbagow se trouvait entre Borisow et Minsk ; il fallait passer la Bérésina, et gagner à travers les marais, et par des communications difficiles, la route de Wilna. Le dégel avait cessé; le froid avait repns et devenait plus vif d'heure en heure. Je reçus du major général, de la part de Teuipereur, l'ordre de brûler tous mes papiers sans en n*server aucun , de faire dételer et abandonner mes fourgons, et d'envoyer les chevaux au parc d'artillerie.
L'em)>ereur ayant fait reconnaître, à cinq lieues au-<lessus de Borizow, un point favorable pour l'établissement d'un pont, et ayant détourné l'attention de l'ennemi, en feignant les apprêts d'un |)assage au-dessous de Uorizow» fit construirr
l\^1 PASSAGE DE LA B^RésiNA.
SOUS ses yeux , et avec une grande célérité , deui ponts , l'un sur chevalets , pour Tartillerie et la cavalerie , l'autre de pontons, pour l'infanterie. Je reçus Tordre de diriger sur ce point le trésor et tout ce qui restait des équipages du quartier général.
Nous traversâmes Borizow, dont les maisons brûlaient encore : nous suivîmes la route qui borde la rive gauche de la Bérésina, et nous a^ rivâmes vers dix heures du soir devant les ponts. Il y avait un grand encombrement de voitures d'artillerie : le corps du maréchal Oudinot et la garde impériale avaient déjà passé sur la rive droite, où Tempereur avait aussi fait établir son bivouac. J'obtins avec beaucoup de peine de suivre les voitures d'artillerie, et je passai le pont avec la plus grande partie des équipages. Heureusement la gelée avait repris assez fort pour que les voitures pussent traverser le terrain marécageux du rivage et gravir Tescarpement.
I^ lendemain , pendant la brillante affaire du maréchal Oudinot et du maréchal Ney contre les divisions de Tchichagow, arrivé trop tard pour s'opposer au passage , nous essayâmes de défiler pour prendre la route de Wilna, et nous (Vîmes entravés dans l'artillerie de la garde qui se formait pour soutenir les troupes du ma* réchal Oudinot. lie timon de ma voiture avant
PASSAGE DE LA bMr^INA. ^J^
(Hé cassé dans un fond marécageux , j^eus beaucoup de peine à me tirer de cet embarras. Quoique extrêmement affaibli, je dus mettre pied à terre , et je vis le désordre affreux qui régnait sur les deux rives, et principalement sur la rive gauche et sur le pont. L'arrière- garde du maréchal Victor était vivement pressée par les troupes du général Witgenstein, dont Tartillerie canonnait vivement le pont, et dont le boulet portait jusqu'au milieu de nous. Dans ce moment on apporta le maréchal Oudinot grièvement blessé d'un coup de feu dans les reins ; le docteur Desgenettes me quitta pour aller à son secours. Vers le soir seulement, cet encombrement se débrouilla, et nous pûmes suivre la chaussée jusqu'à environ deux lieues, où nous bivouaquâmes et trouvâmes un nbri dans quelques baraques. Le lendemain à la pointe du jour toute l'armée se mit en marche : les ponts furent rompus, sans qu'il fut possible de sauver une foule de malheureux qui restèrent abandonnés sur la rive gauche au pouvoir de l'ennemi.
Ce fut pendant cette marche que, traversant les ponts de Zemblin, espèce déchaussée construite en bois de sapin sur chevalets , seul passage à travers un marais d'environ un mille (le largeur, nous pûmes juger de l'immensité du (langer auquel nous venions d'échapper :
iinll KETRAITE SUR WILNA.
en effet, rien n'eut été plus facile à Tennenii que de couper et incendier ces ponts. Un parti de Cosaques , ([ui venait de les traverser, avait attaqué dans un village la fiaible escorte qui accompagnait le maréchal Oudinot : si ces Cosaques, qui furent bravement et vivement repoassés, s'étaient avisés de mettre le feu à quelques parties de ces ponts, il ne fût plus resté à l'armée aucun moyen de salut, et après une vaine défense il eût fallu se rendre ou périr dç faim.
Il nous restait encore six ou sept marches à faire pour arriver à Wilna, par Molodeschino, Smorgoni etOchmiana : le froid devint horrible, et nos pertes déplus en plus considérables; nous étions débordés sur nos flancs et sans cesse harcelés par les Cosaques; le désordre allait croissant, comme le manque de ressources.
£n partant de Molodeschino, notre colonne d'équipages fut vivement attaquée par une nuée de Cosaques sur notre flanc gauche. Noos n'étions protégés que par une compagnie de la jeune garde qui marchait en tête des équipages de l'empereur : ces équipages étaient suivis des voitures du trésor; mes voitures venaient ensuite, et derrière moi était celle du comte Dani. yews à peine le temps de monter sur un petit cheval polonais qu'on m'amena : mon piquetir
AFFAIRE DE MOLOUESCHINO. 475
rtait dans ce moment à la queue de la colonne avec les deux chevaux de selle qu'il avait pu sauver à la bagarre du pont. Mon aide de camp, le major Doney, était à cheval et me soutenait. Les Cosaques chargèrent sur mes voitures et sur celle du comte Daru : un gendarme qui était a ma portière eut le bras cassé d'un coup de pistolet. Mon postillon eut la présence d'esprit de doubler la file; les voitures du comte Daru furent enlevées ; comme je m'efforçais de gagner la tête de la colonne , cinq ou six Cosaques se dirigèrent sur moi ; un dragon désarmé qui fuyait et cherchait à gagner le bois fut tué aux pieds de mon cheval , d'un coup de carabine. Le Cosaque qui me joignait à ma droite manqua son coup de lance, qui passa sur la crinière de mon cheval ; celui qui était à ma gauche blessa mon aide de camp Doney d'un coup de lance dans l'épaule, mais heureusement ne le renversa pas. Ils étaient tellement abandonnés dans cette charge, qu'ils furent emportés assez loin de nous et que nous pûmes atteindre jusqu'à la tête de la colonne. J'avertis en passant le général Belliard, qui, quoique grièvement blessé à la jambe, monta h cheval , et se joignit à nous çt à quelques officiers de la maison de l'empereur. La bonne contenance du peloton d'infanterie et ra|)|)roche d'un détachement «le dnigons que le
f\^fi DEPART 1>£ l'empereur.
prince vice- roi envoya à notre secours achevèrent (le nous dégager de cette écbauifourét*.
Nous continuâmes notre route par Smoi^oiii vt Ochmiana, toujours inquiétés sur nos flancs et dépassés par les Cosaques. Notre arrièregarde, commandée par le maréchal Ney, faisait tête à Tennemi, ne cédant le terrain que pied à pied et de position en position. Cette arrièregarde couvrait, non plus le reste d'une armée, mais une immense colonne de fuyards marchaDt péle-méle, et d'heure en heure décimée par le Iroid et par la faim.
L'empereur quitta l'armée; il partit de Smorgoni avec une escorte de lanciers polonais de la garde. J'appris qu'il avait bien voulu se souvenir de moi et permettre que je rentrasse en France : il avait fait préparer un décret pour me nommer sénateur; mais cette bienveillante disposition, qui aurait changé ma fortune et celle de mon fils, ne s'effectua point, parce qu*on rendit compte à l'empereur que je commençais à recouvrer mes forces, et que je serais peut-être, dans quelque temps, en état de reprendre mes fonctions crintendant général.
Le niallieureux sort de l'armée était décidé, et la présence de l'empereur ne pouvait plus être (rancune utilité, tandis (ju'il pouvait seul, |>ar Non prompt rclour à Paris, ranimer les esprits
PLAN d\tTAQIIE DES RUSSES. ^77
abattus, tendre les ressorts de son goiivememenl, et créer de nouvelles ressources.
Nous n'étions plus qu'à trois marches de Wilna, où le duc de Bassano avait réuni des approvisionnements de toute espèce, mais où nous pouvions à peine nous flatter de prendre quelques heures de repos. Nos arrière-gardes, de jour en jour plus affaiblies et désorganisées, n'étaient plus pressées par les colonnes de Kutusow; mais nous étions de plus en plus harcelés sur nos flancs par des nuées de Cosaques. Les corps d'armée russes souffraient presque autant que nous de la rigueur du froid et de la pénurie des subsistances. Leur espoir trop bien fondé de nous couper toute retraite avait été déçu par le passage de la Rérésina. L'historien russe de cette mémorable campagne, le colonel BoutourUn, aide de camp de l'empereur Alexandre, a développé le plan qu'il assure avoir été concerté entre les généraux russes, pour accabler et défaire entièrement les iébris de la grande armée française dans les malais de la Bérésina. Suivant cet auteur, l'armée lu Nord, sous les ordres de Witgenstein, celle le Kutusow, et l'armée de Wolhinie, sous les >rdres de Tchichagow, devaient converger et se éunir sur le point de Borisow et nous attaquer ur la rive gauche de la Bérésina. Ce plan, s'il a éellement existé, était sans doute fort bien
47^ ARHIVÉE A OT.HMIANA.
conçu. Boiitourlin assure que les inslnictions les plus positives avaient été données aux généraux commandant les corps d'armée; que le succès t^a failli <|ue par des négligences qn*il relève, et dont la principale est attribuée à Tamiral Tcbichagow. Mais si Ton considère la difficulté d'agir de concert à de si grandes distances, et d'opérer une telle concentration de forces sur un point déterminé y on peut douter que ce plan ait éléf conçu et préparé avec la précision que fait supposer l'exposé de Boutourlin.
Une division de troupes napolitaines et qudques bataillons français avaient reçu l'ordre de partir de Wilna et de se porter à Ochmiaoa pour soutenir la retraite de l'armée; mais ces troupes furent presque moissonnées par l'horrible froid qui s'éleva à cette époque jusqu'à a8 et 9.9 dt*grés : le jour même que nous arrivâmes si Ochmiana , un gros de Cosaques y avait pénétré dans la matinée et en avait été chassé par les troupes qui arrivaient de Wilna. Tout ce qui avait devancé la colonne des équipages du quartier général fut enveloppé et pris. Un auditeur an conseil d'État, Devienne, fut au nombre des prisonniers. Je rencontrai à Ochmiana mon ancien aide de camp, le brave colonel Laroque, qui commandait un régiment de voltigeurs de la garde napolitaine; il avait perdu, en deux jours
ARRIVÉE A WILBTA. ^79
(le innrche, presque la moitié de sa troupe. La veille de noire arrivée à Wilna , nous bivouaquâmes autour d*un petit liameau où nous trouvâmes quelques abris. Pour nous faire un peu de place dans une maison abandonnée, il fallut jeter dehors les cadavres dont elle était remplie. le partageai ce triste gîte avec le brave général Ébléf qui était mourant, et qui succomba deux jours après. Ce hameau était entouré de feux de bivouacs établis sur la neige et sur la glace, et orsque nous partîmes, à peu près un tiers des ioldats, autour de ces feux, étaient restés roides norts.
Enfin on se précipita dans Wilna, où chacun
spérait trouver des ressources et quelque repos :
i confusion était extrême; je fis établir mon
juartier dans la maison que j'avais occupée; je
le rendis, ou plutôt je me fis porter au quar-
ier général du roi de Naples, qui avait pris le
omniandement de l'armée. Le prince major gé-
éral me dit qu'il était impossible de tenir à
^ilna , où nous allions être entourés, et que Tar-
lée partirait la nuit suivante, ou, au plus tard,
lendemain au soir. J'allai trouver le comte
aru, qui était occupé à mettre quelque ordre
ins les distributions des subsistances et des
fets (rhabillement rassemblés dans les magasins.
' vis aussi le duc de Bassano, qui partit le soir
48o SEJOUR A WILIfA.
même pour tâcher de gagner les devants. J*eii aurais fait autant, ma présence ne pouvant plus être d'aucmie utilité , si les chevaux qui me restaient, ainsi que mes gens, n'eussent été excédés de fatigue. J'avais déjà perdu plusieurs de mes compagnons et coopérateurs; j'étais entouré de mourants.
Nous eûmes dans la nuit une alerte causée par les Cosaques. On battit la générale, et ils n osèrent se hasarder às'approcherdavantagedela ville. On vint m'avertir dans l'après-midi du lendemain que le roi et tout le quartier général étaient partis, que la ville était évacuée, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre : mais je ne pus parvenir à faire atteler mes voitures; je réduisis mes équipages au plus strict nécessaire ; je fis brûler mes uniformes, distribuer mon linge; je laissai des secours d'argent et de vivres aux malheureux qui ne pouvaient plus me suivre, et surtout au commissaire des guerres Paris, chef de mon bureau des fonds, qui était presque expirant, ainsi que ses deux fds, et qui périt peu de jours après : l'un de ses deux enfants mourut aussi, l'autre resta prisonnier.
Nous sortîmes de la ville et nous rejoignîmes les voitures du trésor et celles des équipages de l'empereur. Vers le point du jour nous nous arrêtâmes au |)ied de la hauteur qui est à une