LIVRE DIX-SEPTIEME
Je reprends mes fonctions d'intendant gc^néral. — Retraite sur roder. — Travaux administratifs. — Retraite sur l'Elbe. — Situation des esprits en Allemagne. — Le prince Eugène. — Réorganisation de Tarmée. — Dispositions pour TouTertiirr de la campagne de i8i3. — Bataille de Lutzen. — Rentrée à Dresde. — Diflicultés administratives. — Méconteolement de l'empereur. — Batailles de Bautzen et de Wûrtcheo. — Moit du général Duroc. — Symptômes de déraoralisatioD. — Armistice. — Négociations pour la paix. — Dispositions elpropoiilions de TAutriche. — Situation de l'armée française. — Rr connaissance, opinion et plan de campagne proposé par le maréchal Gouvion-Saint-Cyr. — Dispositions des alliés. ^ Conférence de l'empereur Napoléon avec M. de Metternich-
— Rupture de l'armistice. — Reprise des hostilités. — Marche des alliés sur Dresde/ — Contre-marche de Tcmpereur Napoléon. — Bataille de Dresde. — Combat de Culm. — Défaite do maréchal Macdonald. •— Défaite du maréchal Oudîoot. ^ Concentration de l'armée française sur Leipzig. — Défenie de Dresde. — Succès du maréchal Satnt-Cyr contre le général Tolstoy. — Conseil de guerre. — Investissement de Drcidt.
— Sortie repoiissée. — Capitulation. -— Violation de la capitulation. — Nous sommes retenus prisonniers et envoyés en Hongrie. — Séjour en Hongrie et en Autriche. — Rentrée tu France.
vJ|l'oïque j'eusse recouvré une partie de mes forces, je ne me sentais point en état de repn?n-
D'iIVTENOAirT GÉNÉRAL. 4^
(Ire nies fonctions d'intendant général ^ et je me proposais de demander à l'empereur la permisr sion de retourner en France, lorsque je reçus du comte Daru l'invitation la plus pressante de rejoindre, si je le pouvais, le quartier général de Tannée à Posen, afin qu'il put lui-même, conformément aux ordres qu'il venait de recevoir de l'empereur, aller reprendre ses fonctions de ministre secrétaire d'État. Je fus très-contrarié, mais je pensai qu'il était de mon devoir de me rendre à mon poste dans ces malheureuses circonstances, et au risque d'une rechute, de donner cette nouvelle preuve de dévouement. Le roi de Naples avait quitté l'armée pour retourner dans ses États, et avait laissé le commandement en chef au prince vice-roi d'Italie.
J'appris à Berlin, par notre ambassadeur le comte de Saint-Marsan, la situation critique de nos affaires en Prusse, et les mauvaises dispositions qui éclataient de toutes parts dans la population; le premier ministre, baron de Harden* berg, ne les avait que trop bien prévues dès rouviTtiire de la campagne. Je laÎMai à Berlin mes aides de camp Doney et ik:niard, et qiiei' |ues-uns de mes gens, pour recompCMier 4 la kjrle non équipage en ce qui métait le plus ïftài^ )ensable, et je partis en poste at#«: Saniml^f Ji4îer ^l Poncet pour me rendre à Po^en. fm »fnfm4 a
49^ ARRIVÉE A POSKN.
Francfort-sur-rOder, j'appris que la roule directe de Francfort à Posen était déjà infestée par les Cosaques de Czemichef ; je fus donc obligé de faire un grand détour et de remonter TOder jav qu'à Glogau : je trouvai dans cette place quelques débris de nos équipages militaires, et tout le service de la poste de la grande armée, qui s\ étaient arrêtés et réfugiés. L'armée avait éti* privée de correspondance pendant près de trois» mois; je témoignai mon mécontentement au directeur de ce service, et cependant son excessive prudence avait vraisemblablement sauvé beaucoup d'objets précieux et d'intéressantes comunuiications.
Arrivé à Posen, j'allai prendre les ordres du |)rince vice-roi et du prince major général : celui-ci, très-souffrant de la goutte remontéedans la poitrine, se préparait cependant à retourner a Paris. T^ général Monthion resta auprès du prince vice-roi comme chef d'état-major; le comte Daru, qui m'attendait avec impatience, me remit le portefeuille de l'intendance générale, et partit pour Paris. J'obtins du prince vice^roi, pour mon gendre Saint-Didier, la permissîoo d'accompagner le comte IXiru.
Je repris mes fonctions, et je fus Irès-heuraBf
pour me remettre au courant des affaires, de
'"Irouver à Posen lordonnateur Combes, que
RETRAITE SUR l'oDKR. 49 >
j'avais laissé à Kœnigsberg auprès du comte Daru, et qui ne l'avait pas quitté pendant la fin (le la retraite en deçà de la Vistule.
Le prince vice-roi s'efforçait de rallier les déhiis (les corps de différentes armes : il réunit trois mille hommes de la garde impériale sous le commandement du brave général Roguet. H voulait couvrir les points de ralliement qu'il avait indiqués sur la ligne de l'Oder, dont nous occupions les places fortes ; mais il ne put tenir plus ongtemps la position de Posen. T>a retraite pré- :ipitée du corps autrichien sous les ordres du >rince de Schwartzemberg, retraite que nous :onsidérâmes comme une défection, avait déloiivert Varsovie : nous n'avions conservé sur a Vistule que la petite place de Thorn et le amp retranché deModlin; notre ligne d'opéraions allait être coupée, et le prince vice-roi juea qu'il était urgent de repasser l'Oder, et d'alîr au-devant de la division Grenier, forte 'environ quinze mille hommes, qui venait d*Idie à mai ches forcées. Il fit donc replier tout e qui était sur la rive droite de l'Oder, espérant ; soutenir sur cetle ligne à la faveur des places )rtes (le Stettin, Custrin et Glogau. Le quartier énéral fut établi à Francfort.
Je rétablis dans mes bureaux l'ordre et la islribution du travail; je pourvus par des mar-
49^ ItlirHAlTF. SUR i/eLBR.
chés particuliers à la subsistance de rarmée et surtout au service des hôpitaux établis plus eu arrière sur la ligne de TEIbe. Je renouai ma correspondance avec les ordonnateurs et le^ chefs de service, correspondance qui avait été totalement interrompue par les désastres de cette longue retraite, et par la perte des documents les plus nécessaires pour rétablir Tadministration centrale et pour débrouiller le chao^ d'une si vaste comptabilité. I^ froid redevint très-rigoureux vers la fin de janvier, FUdergeb si fortement que les troupes légères de Fennemi trouvèrent de faciles passages entre les places sur lesquelles notre ligne trop étendue était mal appuyée. I^e prince vice-roi , après avoir réoiçanisé les troupes qui se trouvaient sous ses ordres, se décida à replier sur la ligne de TElbe. Tarmée d'observation dont le diHIcile commandement lui avait été confié, et dont la conservation était devenue si importante. .Déjà toutes les populations couraient aux armes; des bataillons de landwehr se formaient et traversaient nos positions : nous entendions et nous étions obligés de souffrir leurs manifestitioDS insultantes. Notre quartier général fut établi dans un château royal à deux lieues de Berlin; nom y restâmes trois jours, pendant que nos troupes «évacuaient les faubourgs et se retiraient sur Wii-
POSITIONS SDR l'bLBE. 49^
lemberg et sur Magdebourg. Le corps du maréchal Davoust, qui formait la droite, se retira par Dresde, et ce maréchal dut faire couper deux arches du pont pour assurer sa retraite. Le prince vice-roi établit son quartier général à Leipzig, il y séjourna environ quinze jours; mais l'ennemi se renforçant de tous côtés par les levées prussiennes soutenues par le corps de Bulow, le prince Eugène jugea à propos de passer la Saaie et de se concentrer sur le point de Magdebourg, en conservant les places de Torgau et de Wittemberg, dont il augmenta les garnisons : il établit son quartier général à Magdebourg, et prit en avant de cette place, sur la rive droite du fleuve, à peu près à deux heues, une bonne position qui couvrait la place et sa communication avec Wittemberg, de manière qu'il pouvait ainsi ^ selon les circonstances, selon les forces et les mouvements de l'ennemi, manœuvrer sur les rieux rives du fleuve : il reçut quelques renforts^ arrêta et contint l'ennemi qui le pressait, jusqu'à ce qu'il dut craindre d'en être débordé, et qu'il fut forcé de repasser l'Elbe; il y eut plusieurs engagements assez vifs, dans l'un desquels le général Grenier fut grièvement blessé d'un coup de feu à la tète.
Après avoir tenu dans sa position sur la rive droite de l'Elbe, aussi longtemps qu'il lui fut poS'
494 RÉORGANISATIOVr DE L^RMÉE.
sible (le le faire, le prince vice-roi repassa le fleuve et porta son quartier général sur la rive gauche y en arrière de Hall, couvrant les défilés et le pays fortement accidenté de la foret du Hartz. Je m'établis avec les équipages et tout le matériel de l'administration, à Halberstadt, petite ville à six lieues de Magdebourg. Tout ceci se passait vers la fin de février, les grandes rigueurs de rhiver commençaient à s'adoucir. Nous restâmes assez tranquilles dans cette position; l'ennemi n'entreprit rien de considérable; il était occupé de rassembler ses forces sur la rive droite de l'Elbe; et le prince Eugène , malgré Tinfériorité des siennes, se maintint dans les positions qu'il avait prises, jusqu'à l'ouverture de la campagne. Ce prince remplit parfaitement les vues de l'empereur; il accrut beaucoup sa réputation de général en chef, par la justesse de ses combinaisons, par une heureuse alternative d'audace et de prudence, par une vigilance éclairée, et par des soins paternels qui lui concilièrent l'estime de l'armée et l'affection de ses soldats.
I/empereur avait, en trois mois, formé, oi^anisé, et, comme on Va dit avec raison, improvisé une autre grande armée. C'était un immense effort; il épuisa sans doute les dernières ressources do l'empire : mais Napoléon ne se montra jamais plus grand que dans cette circonstance;
RÉORGANISATIOlf DE L ARMÉE. 49^
il étonna TEurope en reparaissant j pour ainsi dire soudainement, sur le théâtre de la guerre ; il confondit la confiance présomptueuse de l'ennemi, il releva l'honneur de nos armes, et répara des revers qu'on devait croire irréparables.
Les cadres ralliés sur les places du Rhin avaient reçu de nombreux conscrits; de nouveaux régiments avaient été formés avec des équipages de haut-bord ; l'artillerie de la marine avait servi à compléter celle de terre; on avait fait dans le Hanovre et dans le Holstein des achats considé^ râbles de chevaux.
Je reçus l'ordre de préparer sur la ligne de la Saale, et surtout à Erfurth et à Weymar, des magasins de subsistances, de réorganiser les équipages militaires et le service des hôpitaux. Je continuai de correspondre avec le comte Daru pour tout ce qui concernait les divers services de l'armée; je recevais aussi des ordres du major général , et quelquefois directement ceux de l'empereur.
Vers la fin du mois d'avril , les nouveaux corps d'armée débouchèrent de la ligne du Rhin pour se porter sur la Saale ; l'armée alliée sortit de ses cantonnements autour de Dresde, et s'avança sur Leipzig, appuyant sa gauche aux montagnes qui séparent la.Boliéme de la Saxe.
L'empereur arriva à l'armée, concentra ses
496 MABCHE SUR LUTZBH.
forces , el porta son quartier général d^Erfurth à Weissenfels. Le prince vice-ioi , dont les troupes devaient former laile gauche, reçut ordre de marcher sur Mersbourg, et de continuer ensuite sa marche sur Leipzig, à mesure que le centra de laruiée et Taile droite s^avanceraient par h grande chaussée de Lutzen. Je quittai la ville d'Halberstadt, et je me rendis d'abord à Mersbourg, en suivant le mouvement de Tannée d'Italie, c'est-à-dire, le corps du prince viceroi, avec toute l'administration, le trésor et une di- \isiou irêquipages militaires, à peu près cent cinquante voitures.
Deux jours après mon arrivée à Mersbourg, je reçus du prince major général Tordre de re- K^indiv sur-le*champ à Lutzen le quartier génend impérial, avec toute mon administration. Je ^Mrtis le lendemain vers sept heures du matin. 1^ ili>tance de Mei-sbour? à Lutzen n*est ^lèiv que de tnns lieues et demie, par un assa Kmi chemin, dans les terres à travers le pays. A uicsutv qtie nous approchions, nous afiercevions i%r Ion:: de la cliaiissée des fumées de canon; m.u> le %ent du nord nous empêchait d'entendre .1^ détonations, et ce ne fut quen touchant à l utreii i)uo nous apprîmes qu'une grande barusiio ctait encadrée. En entrant dans cette ville, apivs a\oir fait parquer les équipages, je via que
BATAILLE DE LUTZEX. 497
tout y était dans un grand désordre à cause d'un bourrade Cosaques; ils avaient tourné l'aile droite de l'armée française ^ et s'étaient jetés sur les derrières. Je fus d'abord visiter les ambulances qui se remplissaient de blessés; je rétablis l'oï-dre de mon mieux, et je me hâtai d'aller rejoindre l'empereur sur le champ de bataille : c'était au moment où une colonne de la jeune garde, commandée par le général Boguet, était dirigée par l'empereur lui-même, et suivait la lisière d'un bois où les alliés avaient jeté un grand nombre de tirailleurs. Il me parut que le but de cette manœuvre était d'attaquer la droite du centre de la ligne ennemie, afin de faciliter les attaques réitérées du maréchal Ney contre le village dont les ennemis s'étaient emparés, et sur lequel ils avaient porté la plus grande partie de leurs forces, pour couper la ligne et arriver jusqu'à la chaussée. Le moment était fort critique. L'empereur m'ayant appelé auprès de lui, me lemanda où étaient le trésor et les équipages : ; J'ai exécuté, lui dis-je, l'ordre de Votre Majesté, : ils sont à Lutzen. » — «Eh bien! ne perdez pas un instant pour les ramener à Mersbourg, c'est le point de retraite. » Je retournai donc à Luten, et je me mis en marche pour Mersbourg avec ous ces impedimenta. Je n'avais qu'une faible scorte ; et comme je devais croire que les Colîl. 3a
49^ BATAILLK DE LUTZFK.
saques, qui avaient donné Falerte à Liifzen ri pillé un peu plus loin le quartier général du prince Eugène, s'étaient répandus dans la plaine, je n'étais pas sans inquiétude; je savais aussi qu'un fort détachement des alliés s'était erapair de Hall, et qu'il pouvait arriver avant moi à Mersbourg, en remontant la rive gauclie de h rivière.
En approchant de Mersbourg, j'aperrus sur le chemin de I^ipzig une colonne d'infanterie: je la fis reconnaître, et j'appris avec grand plaisir que c'était la division Régnier que le prino* vice-roi avait détachée en toute hâte, pour occuper ce poste bien important, si la bataille eût été perdue ou que la victoire eût été douteuse. Nous rentrâmes dans Mersbourg un peu avant la nuit, et après quelques heures d'anxiété, nous reçûmes la nouvelle de la victoire remportée par renipcrem- sur l'armée russe et prussienne. Nous retournâmes le lendemain à Lutzen où l'empereur se trouvait encore, et faisait ses dispositions pour poursuivre l'ennemi, qui se retirait sur Dresde. J'appris tous les détails de cette bataille mémorable livrée sur le terrain même où triompha ot prrit glorieusement le grand Gustave \(iolphe. Je parcourus le champ de bataille que j'avais à peine aperçu la veille, n'en ayant vu qnr la gaueiie pendant la sanglante attaque du ma-