CHAPITRE If
Janvier 1796 à Décembre 1798.
Reprise des hostilités. — Défaite du prince de Wurtemberg. — Reiset est blessé au passage de la Sieg. — Nouveaux combats. — Il a un cheval tué sous lui à Butzbach. — Prise de Francfort. — Adimirable bravoure de Ney.— Tony à ses côtés a un cheval tué sous lui. — Mouvement de retraile. — Défaite de Wurtzbourg. — Mort de Marceau. — Séjour de Kléber à Colmar. — Ses entretiens avec Tony. — Le certificat qu'il lui délivre. — Lettre du général Ney. — Le baron Edouard de Reiset. — Voyage de Tony à Paris. — Les messieurs et les citoyens. — Traité de Campo-Formio. — Enthousiasme qu'’excite Bonaparte sur son passage. — Départ de Kléber pour l'Egypte. — Tony va lui faire ses adieux. — Madame Bonaparte. — La maison de la rue Chantereine. — Reiset rejoint son régiment à Huninguc.
Janvier 1796.
« Je suis à Colmar pour quelques jours en congé, écrivait le jeune sous-lieutenant au mois de janvier 1796; l'armistice demandé par le général autrichien est, dit-on, le préliminaire d'un arrangement définitif et l’on croit que la paix générale sera avant peu conclue et signée.
Puisse cet heureux événement se réaliser! »
Ces espérances de paix ne devaient pas être de Jongue durée, et dès le mois de mai 1796 la trêve était rompue; mais Kléber avait employé ces cinq mois à réorganiser tous les services de l’armée, à fortifier les points faibles et à remonter le moral de ses troupes. Toujours vêtu simplement d’un uniforme sans broderies ni panaches, indifférent pour lui-même aux plus dures fatigues, il savait inspirer une confiance sans bornes aux hommes qui le voyaient donner partout l'exemple de l'abnégation et du courage; aussi arriva-t-il en ce peu de mois à reconstituer son armée. À la reprise des hostilités, elle se trouvait dans les meilleures conditions où elle eût été jamais.
Dans une lettre du 23 mai 1796, Reiset annonçait à son frère que la campagne venait de se rouvrir.
Andernach, le 3 prairial an IV (23 mai 1796).
« Hier au soir, mon cher ami, à six heures, les Autrichiens ont rompu la trêve; un aide de camp du prince de Wurtemberg est en olage à Coblentz, et le 12 on tiraillera. Le général
Mulheim, le 12 prairial an 1V (31 mai 1796).
« Mon cher ami, cette nuit, à minuit, nous avons passé le Vupper et sommes arrivés à quatre heures du matin dans Mulheim, vis-àvis de Cologne, sur la rive droite du Rhin.
Le général a fait faire des reconnaissances jusqu’à deux lieues au delà de la ville; il a vu l'ennemi, qui s’est retiré à son approche. Demain nous altaquons encore et ferons passer la Sieg aux Autrichiens; puis nous la passerons nousmêmes. On dit qu'ils sont forts de l'autre côté de cette rivière de 15 000 hommes sans compter ce qu'ils ont sur la Lahn; mais, comme dit le proverbe : À vaincre sans péril on triomphe sans gloire. C'est de cette campagne que l’on pourra espérer quelque chose de décisif; plus que jamais les combats seront opiniâtres, plus que jamais le sang de nos ennemis coulera et, se mêlant avec celui de nos braves, contentera peut-être leur sot orgueil et leur sanguinaire opiniâtreté à continuer la guerre.
» Tout est content, heureux, le soldat a des vivres assurés pour longtemps; il est bien
y briller au premier rang. Kléber avait pour mission de faire abandonner aux troupes ennemies la rive gauche du fleuve et dès les premières rencontres les avant-gardes postées sur la Sieg furent complètement culbutées. Ce n'était que le prélude d'une journée plus chaude.
4 juin 1796.
« À Altenkirchen, le 4 juin, dit M. de Reiset dans ses notes, Kléber attaque à la pointe du jour le prince de Wurtemberg; dès que nous arrivons sur les hauteurs opposées à celles d'Altenkirchen, il partage ses troupes en trois colonnes; celle de droite et celle de gauche doivent attaquer l’ennemi sur les flancs, tandis que la colonne du centre l'aborde de front. — La bataille n'a duré que deux à trois heures, mais n'en a pas été moins sanglante, car l'ennemi a déployé pour se défendre la plus grande intrépidité, on a fait 25 000 prisonniers, et le reste, en déroute, est rejeté au delà de la Lahn. Dans l'action au passage de la Sieg, ajoute brièvement le jeune homme, je fus blessé assez sérieu-
» Dans l'action j'eus mon cheval tué d'un coup de feu au-dessus de la cuisse. Vers la fin de l’affaire je pus venir au secours de Nev. qui, malgré une bravoure et un courage admirables, sentait ses troupes faiblir devant le nombre. J'accourus avec mes hommes pour le soutenir, et malgré le peu de monde que je lui amenai, je fus assez
heureux pour le dégager. »
12? juillet 1796.
« Le 12 juillet nous arrivons sous les murs de Francfort, et Kléber fait aussitôt cerner la ville. Le bombardement dure deux jours et le 16 elle se rend. Nous prenons possession de cette riche et populeuse cité; la ville est imposée de huit millions et le quartier général est installé à Wiesbaden. »
10 août 1796.
« Le général Jourdan a repris hier le commandement de l'armée qu'une indisposition grave l'avait forcé de remettre sous les ordres de Kléber pendant cinq jours. Ces cinq journées ont été marquées par autant de victoires. Le 7 il
s'empara de Bamberg; le 8, forçant l'ennemi à reculer, nous occupons Forchheim, et le 9 nous entrons dans Nuremberg. Ney a été fait général de brigade sur le champ de bataille. Ce n'est que la juste récompense du courage et de la bravoure au-dessus de tout éloge qu’il a déployés pendant la campagne et principalement durant
cette journée. »
17 août 1796.
« Nous avons eu un engagement assez sérieux à Butzbach; je marchai sur l'ennemi avec vigueur et j'eus encore un cheval tué sous moi. C'était le second depuis deux mois; j'eus la satisfaction de recevoir de vifs éloges de Kléber
et de Ney. »
Cependant les rivalités et les divisions qui n'avaient cessé d'exister sourdement entre Kléber, Jourdan et Moreau s'aggravaient de plus en plus : forcée de battre en retraite devant l’armée de l'archiduc Charles, notre armée éprouvait successivement plusieurs échecs. Kléber, qui n'avait fait qu’exécuter les mouvements que Jourdan lui avait prescrits, lui reprochait hautement d'être la
cause des derniers revers et blâmait cette retraite précipitée qui allait se terminer par la défaite de Wurtzbourg.
93 août 1796.
« Le 23 août, Bernadotte essuya un revers près d’'Amberg; j'étais resté avec Ney dans la division Colleaud, et pendant l'engagement je ne le quittai pas d'un instant; 1l fit des prodiges de valeur, je ne pourrais trop vanter son admirable bravoure.
» J'eus encore un cheval tué, c'était le troisième durant cette campagne; pendant que reposés à pied un instant pendant le combat, nous attendions la fin des mouvements rétrogrades, une balle vint frapper un morceau de pain, que je commençais à manger et tenais à la main,
sans me faire aucun mal. »
Le mouvement de retraite de l’armée ne s’exécutait pas sans périls et sans dangers; le soldat, sans subsistances, manquant de tout, même d'effets d'habillement, était découragé par la misère et les privations.
« Nous marchons péniblement et lentement
défendant le terrain pied à pied par une chaleur affreuse. Le pays est difficile, l'ennemi est supérieur en nombre et a l'immense avantage de manœuvrer dans une contrée qui lui est connue.
» Après mille fatigues et marches périlleuses, sans vivres d'aucune sorte, nous sommes épuisés, nous passons les journées à nous battre et les nuits à marcher. Le 3 septembre l'ennemi nous attaque à Wurtzbourg et nous livre cette grande bataille où, après des prodiges de valeur, il reste vainqueur. Mon domestique a été pris avec mes effets et mes chevaux; il ne me reste plus rien et nous sommes tous dans le même état de dénuement absolu et d'épuisement complet. »
La mort de Marceau allait attrister encore la fin de cette malheureuse campagne si bien commencée et qui allait s’achever d'une façon
si lamentable.
19 septembre 1796.
« C’est le 19 septembre que le général Mar-
ceau fut mortellement blessé. Il couvrait avec 1. 4
sa division le reste de l’armée qui continuait sa retraite, et il était à cheval en avant des troupes selon sa coutume, observant avec une lunette les mouvements de l'ennemi qui marchait sur nos traces. Un soldat croate, caché derrière un buisson isolé, le visa à loisir et l’atteisnit en pleine poitrine. Pendant qu'on le transportait dans une maison de paysans, on aperçut le meurtrier, qu’un coup de pistolet arrèêta dans sa fuite. On ne pouvait songer à transporter le général plus Join, et bientôt l'avant-garde ennemie, commandée par le général Kray, fut devant la maison. Tout effort pour le sauver devait demeurer inutile, et malgré les soins du chirurgien que lui amena lui-même le général de Kray, 1l mourut quelques heures plus tard; il n'avait que vingt-cinq ans. Ce fut dans le camp retranché de Coblentz qu'il fut enterré, et, au moment des obsèques, les Autrichiens demandèrent à se joindre à nous pour défiler devant le corps et lui rendre les honneurs.
» Spectacle admirable que cette multitude pleurant le sort de ce jeune héros qui avaitsu s'allirer l'admiration et le respect de ses adver-
mécontent, Kléber avait consenti à rester près de lui pour lui prêter son concours. — Nommé général en chef à la demande même de Beurnonville ‘, il n'avait répondu qu'en refusant cet honneur et en priant le ministère d'accepter sa démission.
Attaché à son état-major, Tony restait quelques mois indécis sur le parti à prendre, hésitant à rejoindre son corps en Îtalie ou à demander son passage dans un autre régiment. Enfin au mois de février le gouvernement accepta la démission que Kléber avait donnée avec tant d'insistance et au mois de mars le commandement fut définitivement confié à Hoche.
« Je vais à Colmar en congé, écrivait alors Reiset, et j'attends prochainement Kléber qui m'a promis de venir de Strasbourg passer quelques jours à Colmar pour voir ma famille. Son avis me décidera sur ce que je dois faire. »
Au mois de mars, en effet, Kléber, cédant aux
1. Le général, puis maréchal de Beurnonville, n'ayant pas d'enfant, adopta son neveu, le général de Beurnonville, pair de France et aide de camp du duc d'Angoulême, qui épousa la propre nièce de Tony de Reiset, Colette-Désirée-Thérèse de Reiset, née en 1805, morte en 1833.
Durant son séjour à Colmar, Kléber ne se sépara guère de son jeune camarade, qu'il affectionnait davantage depuis qu'il l'avait vu en face de l'ennemi. Tous deux faisaient ensemble de longues promenades, parcourant le pays environnant. Îls prenaient plaisir à ces longues causeries familières, se rappelant les fatigues et les périls qu'ils avaient partagés, le grand homme instruisant son jeune élève qui s’enthousiasmait au récit des grandes choses que rèvait d'accomplir son général, et s’indignant avec lui des crimes quon commettait chaque jour au nom de la liberté.
Animé d'un ardent amour de la patrie, joignant au plus grand courage le plus complet désintéressement, il avait cru que tous étaient animés des mêmes sentiments patriotiques. Sa désillusion avait été cruelle en voyant ceux que leurs intrigues avaient conduits au pouvoir uniquement préoccupés de leurs intérêts ou de leurs vengeances; au moral, abreuvé de dégoûts ; au physique, vivement éprouvé par les faligues de la dernière campagne, il songeait à abandonner complètement le service pour se remettre à la
56 SOTVENIRS.
sante, et Tony devait ètre fier de mériter de pareils éloges. Voici la copie du certificat déhvré par le général, déposée aux bureaux de la guerre dans l'an VII (1199).
ARMÉE DE SAMBRE-ET-MEUSE Au quartier général de Strasbourg. le 6 foréal an V (25 avril 17951.
« Le général de division Kléber atteste que Marie-Antoine de Reiset, sous-lieutenant au 1° régiment de dragons, et adjoint aux adjudants généraux à l’armée de Sambre-et-Meuse, a servi près de lui en cette qualité pendant les campagnes de l'an II, IIl et IV de la République; que son zèle, son activité et ses talents militaires méritent les plus grands éloges et que dans toute occasion il s'est conduit avec la plus grande valeur et la plus grande intrépidité. En foy de quoi je lui ai délivré le présent certificat pour lui servir et valoir en tant que de besoin.
Signé : KLÉBER ».
Ce n'est pas seulement par Kléber que Tony avait su se faire apprécier; ses chefs et ses camarades lui rendaient justice et tous avaient pour lui autant d'estime que de sympathie. Le
général Ney, qui mérita plus tard par sa vaillance d'être appelé le brave des braves, avait pour lui la plus vive amitié, et la lettre suivante qu'il lui adressait un peu plus tard montre combien il avait à cœur de lui témoigner son affection.
Tony lui avait envoyé une recommandation pour l'un de ses amis, et voici la réponse quil en recevait :