CHAPITRE VI
Arrivée de Tony à Soissons. — Les modes nouvelles. — Le château de Saint-Cloud. — Reiset reçoit la nouvelle de la mort de son père. — Son voyage à Colmar. — Sa mère et ses sœurs. — L'hôtel Reiset. — Retour à Soissons. — Le château de Vic-sur-Aisne. — Son aspect et son histoire. — Mesdemoiselles de Fromont. — Mort du général Richepanse. — Bonaparte devient empereur. — Projets de mariage de Jacques de Reiset. — Mademoiselle Colette Godefroy de Suresne. — La tète de la princesse de Lamballe. — Visite de corps à Compiègne.— Détails sur le chàteau. — Mariage de Jacques. — Réception aux Tuileries.
Au mois de février 1802, Reiset arriva à Soissons comme chef d'escadron au 16° régiment de dragons. Il y passa presque toute l'année dans la retraite la plus complète, ne quittant guère sa garnison, s'appliquant à son métier, qu'il aimait avec passion, et jouissant enfin d'un repos mérité à s1 juste titre par tant de privations et de fatigues. Depuis son entrée au ser-
d'Artois. J'allais à une réception au château: c'était un luxe incroyable de toilettes, de plumes et de broderies. Le coup d'œil pourtant est bizarre car beaucoup semblent gènés par ces costumes de cour auxquels ils sont si peu accoutumés.
» Le général Bonaparte était vêtu d'un habit de velours violet, brodé d'or, avec des bas de soie et une épée de parade. Il parait qu'il porte rarement de costume civil, il est généralement vètu d'un uniforme qu'il préfère au costume des consuls. Il se rend fréquemment au palais de Saint-Cloud, qui a été remis en état. Tout était entièrement délabré. On a dépensé pour le restaurer et refaire les planchers plus de six millions, parait-il. C’est sur la demande des habitants que le Premier Consul s’est décidé à en faire sa résidence d'été; ils avaient adressé à ce sujet une pétition au Corps législatif. Beaucoup des anciens serviteurs de Marie-Antoinette sont encore employés au château, car Bonaparte, avant appris qu'un grand nombre d’entre eux étaient encore à Saint-Cloud, leur fit proposer de reprendre leur ancienne place. Tout le château a
failli brüler dernièrement par suite de l’impru-
dence des soldats d’un corps de garde qui chauffèrent un poële outre mesure : c'était au milieu de la nuit et ce fut une panique générale dans tout le palais. Le général Duroc averti se leva en toute hâte, et pendant plusieurs heures on dut faire la chaine pour éteindre l'incendie. »
Au commencement de l'année suivante, Tony projetait un voyage à Colmar, quand la nouvelle de la mort de son père vint le surprendre et presser son départ. Malgré toute la diligence possible, il arriva trop tard pour lui rendre les derniers devoirs. M. de Reiset avait été enlevé subitement à l'affection des siens, ct mourait à soixantc-trois ans, honoré et respecté de tous, laissant derrière lui d'unanimes et profonds regrets.
Au bas de son portrait, peint par le célèbre dessinateur et miniaturiste Casimir Karff, le poète alsacien Conrad Pfeffel!, lié avec lui depuis
de longues années, a écrit quelques vers qui dans
1. Conrad Pfeffel, né à Colmar en 1735 et mort en 1809. II devint aveugle à vingt et un ans et ne s’en distingua pas moins par ses écrits. Sa statue s'élève sur une des places de Colmar.
. leur simplicité sont la meilleure oraison funèbre qu'on puisse prononcer sur sa tombe.
Austère pour lui seul, il fut sensible et sage :
De la société, l’ornement et l'honneur,
Il transmit à ses fils, avec son héritage,
Ses talents, sa bonté, ses vertus et son cœur.
Toute sa famille, que Tony avait laissée autrefois si unie et si nombreuse, était maintenant bien dispersée. Depuis deux ans déjà, son père s'était démis de sa charge en faveur de son fils aîné Jacques, et le ministre avait mis le plus obligeant empressement à opérer cette substitution. Quelques mois plus tard, Jacques de Reiset, nommé à la recette générale de Mayence, cheflieu du nouveau département du Mont-Tonnerre, avait quitté Colmar, et outre ses deux sœurs ainées, mariées depuis longtemps, bien d'autres places maintenant étaient vides au foyer. Sa sœur Joséphine avait épousé M. Levavasseur de Lucemont; Magdeleine, mariée au baron de la Martellière, n’habitait plus l’Alsace, et Fran-
1. Laurent-Justin Marchand, baron de la Martellière, chevalier de Saint-Louis, commandeur de la Légion d'honneur, intendant militaire de l'hôtel des Invalides à Paris, né en 1766, mort en 1826.
semaines passées dans sa famille, Tony rejoignit sa garnison, menant une existence fort retirée et ne voyant guère que quelques amis avec les quels il s'était hé plus particulièrement.
« Je suis fort lié ici, écrivait-il à son frère, avec un jeune Clouet et sa famille; je dois diner chez eux demain, au château de Vic-sur-Aisne, avec M. Gaudin, ministre des Finances, qui vient y passer quelques jours. — M. Clouet le père est le plus grand propriétaire de ce
4. Le château de Vic, dont parle M. de Reiset, s'élève sur une éminence entre Compiègne et Soissons. 11 à succédé à un poste fortifié établi par les Romains et qui avait une grande importance stratégique. On le trouve mentionné dans une charte de 814 par laquelle Charlemagne en fait don à la princesse Berthe, sa fille, qui elle-même le laissa aux religieux de Saint-Médard. Pour le protéger contre les incursions de leurs voisins, ceux-ci le mirent sous la protection du seigneur de Pierrefonds, qui désormais .y tint garnison. Le château, reconstruit par le roi Eudes en 889, fut pris et repris maintes fois et eut beaucoup à souffrir pendant les guerres de religion. Après le siège de 1530, la garnison tout entière fut passée au fil de l'épée, et le château démantelé en partie. Le donjon actuel. lourde masse de maçonnerie flanquée de trois grosses tours, a encore plus de 30 mètres de hauteur et, malbré les modifications opérées au xvi° siècle, a conservé son aspect féodal. Quelques-unes des tours de défense du pont-levis et du rempart ont disparu pendant la Révolution, mais de larges fossés entourent encore le donjon et le château. Cetle vaste construction, bien différente de la première, a dù être construite au xvi° et au xvu° siècle. Elle a servi de retraite au cardinal de Bernis pendant les cinq années de son exil; il en parle fréquemment dans ses lettres et dans ses mémoires, el y a laissé
(aisne).