CHATEAU ET DONJON DE VIC-SUR-AISNE
pays-ci. Il habite un fort beau château .qui était autrefois une des places fortes du pays, et qui a subi des sièges sous Ilenri IV. Le donjon, flanqué de quatre tours, est encore debout au milieu de larges et profonds fossés, autrefois remplis d'eau. Les anciens remparts et les tours de défense à l'avant du pont-levis forment un ensemble fort imposant. Chose singulière, madame Clouct a deux filles d'un premier mariage avec le comte de Fromont, qui était maitre d'hôtel de Louis XVI, et M. Clouet était veuf également avec deux fils lorsqu'il a épousé madame de Fromont. — Les deux jeunes filles sont très bien; l’ainée est certainement la plus belle personne de Soissons, mais trop belle, trop froide et trop grande pour moi. La seconde, moins régulièrement jolie, est à mon goût beaucoup plus séduisante. — La mère, qui sous le dernier règne a eu un grand état de maison, a fort grand air et fort grandes façons. — Je ne sais si l'on me suppose des intentions, on me d'intéressants souvenirs. Depuis quelques années, d’importantes restaurations ont été entreprises par le propriétaire
actuel, petit-fils de Marie-Antoine de Reiset, le vicomte de Reiset qui publie ces Mémoires.
fait un accueil des plus favorables, mais, mais... — Je t'en parlerai quand je te verrai. »
De ces deux jeunes filles, dont Reiset faisait tant d'éloges, l'une devait devenir la femme du général baron Clouet ‘, l'autre la vicomtesse de Reiset.
Au mois de septembre, Tony apprit avec chagrin la nouvelle de la mort à la Basse-Terre du général Richepanse, qu’il avait servi comme aide de camp. Ce dernier lui avait toujours témoigné un attachement véritable; son père, officier au régiment de Conti, était lié de longue date avec toute la famille de Reiset, dont il avait été l'ami et le familier. Tony perdait donc en lui le protecteur le plus dévoué. Quelques jours avant son départ pour la Guadeloupe, Richepanse Jui avait écrit cette lettre pleine d'affection * :
« J'ai reçu, mon bon ami, votre lettre en date
1. Le baron Clouet, né en 11781, mort en 1862, fit les campagnes d’Espagne et de Portugal et joua plus tard un rôle important dans les guerres de Vendée, pendant lesquelles il se dévoua à la duchesse de Berry. 11 était maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis, commandeur de la Légion d'honneur, grand-croix de Charles 111 d'Espagne et grand-croix de la Tour et l’Épée de Portugal.
2. Après la paix générale de 1801, Tony, qui était resté près
La perte de cet enfant m'est aussi pénible qu'il est possible de l'imaginer. — J'ignore toujours le moment où commencera la tournée d'inspeclion. J'ai vu dernièrement Plauzonne, qui m'a appris que vous deviez incessamment faire le voyage de Paris. J'en aurai bien du plaisir, par celui que j'aurai à vous voir et à vous répéter une fois de plus l'assurance de mon attachement.
» Mon adresse est sur les boulevards de Montparnasse, section des Invalides, rue Masserat, en face celle dite Plumet. »
Au commencement de l’année 1804, Napoléon, impatient de relever à son profit l'ancienne monarchie française, préparait tout pour arriver à son but. Son ambition peu à peu avait grandi avec sa fortune, et après avoir souhaité ardemment le consulat à vie, cette nouvelle dignité ne lui suffisait plus. Ce qu'il voulait maintenant, c'était poser sur sa têle le diadème impérial. Il avait compris bien vite que la France était désabusée, qu'après avoir eu horreur des excès de la Révolution, elle commençait à se lasser maintenant
était proclamé par le Sénat au palais de Saint- Cloud, et le Premier Consul faisait place à Napoléon I‘. A peine au pouvoir, il s'occupait immédiatement de se créer une cour à l'instar de celle de Versailles, s'entourant de hauts dignitaires, de grands officiers et se formant, pour lui et pour Joséphine, une maison civile et militaire avec toute la pompe de l’ancienne monarchie.
« Pas un mot de toi depuis un mois, mon ami, écrivait au mois de mai Reiset à son frère aîné, et j'en suis vraiment tourmenté; as-tu déjà quitté Mayence et espères-tu être bientôt à Paris? Tu m'avais promis de me l'écrire et j'attends avec impatience d'être renseigné à ce sujet. Je n'ai toujours pas mon brevet de légionnaire!, je suis bien sûr pourtant d’être nommé; j'en ai été prévenu par différentes personnes qui m'ont vu sur la nouvelle liste qui vient d’être arrètée dans le dernier travail, mais il paraît que les expéditions sont longues. Voilà le général Ney maréchal d'Empire; tu sais que dans le temps il m'a offert
1. L'Ordre de la Légion d’honneur avait été institué au mois de mai 1802.
toute la soirée. Elle m'en a dit tout le bien possible en me faisant l'énumération de ses qualités et de ses talents. Je n'ai pas besoin de te dire, mon cher ami, que mon cœur en a tressailli et de t’assurer combien j'ai été heureux des détails flatteurs et agréables qu'on m'a confiés.
» Adieu, mon cher Jacques; nous attendons à Compiègne Sa Majesté l'Empereur le 20 prairial. »
Le mariage de Jacques de Reiset venait enfin de se décider. Mademoiselle Colette Godefroy de Suresnes, propre nièce du comte de Laumond, préfet de Versailles, était une jeune fille de vingt-deux ans, fort belle, d'une rare intelligence, aimant les arts et les cultivant avec succès. Née au moment où la Révolution commençait à renverser toutes les institutions sociales, elle en avait vu de près les horreurs, et les scènes sanglantes qui s'étaient déroulées sous ses yeux avaient laissé dans son esprit des traces profondes. Il en était une surtout que, après douze ans écoulés, elle ne pouvait se rappeler sans épouvante.
En 1793, elle élait âgée de onze ans. La
d'ordinaire on ne songe qu’au plaisir, elle apportait à son mari toutes les garanties possibles de bonheur, et la date du mariage fut fixée au mois de juillet.
Voici ce qu'écrivait Tony dans ses notes du mois de juin de la mème année :
« Le colonel Baraguay d'Hilliers est à Compiègne; 1l y commande la compagnie de dragons qu'il est chargé d'organiser. Le # juin, je vais avec les officiers du corps lui porter nos félicitations, et j'en profite pour visiter le château, que je ne connaissais pas.
» L'orage révolutionnaire n’a épargné ni la ville ni le château, et presque tous les monuments portent les marques de la fureur des sansculottes. Un petit château élevé par madame de Pompadour a été entièrement saccagé et démoli, et il n'en reste pas une pierre. La belle abbaye royale de Saint-Corneille a été pillée, et l'église est transformée en magasin à fourrage. Le couvent des Carmélites a eu le même sort et nombre de religieuses furent, me dit-on, envoyées à l’échafaud avec leur supérieure. Le château,
» On avait fait revivre, pour cette audience solennelle toutes les anciennes formes de l'étiquette de Versailles. M. de Ségur, grand maitre des cérémonies, a eu grand'peine à régler la place de chacun, et satisfaire tous ceux qui croyaient avoir droit à l'entrée des salons.
J'allai aussi aux Bouffes, où l’on donnait le Roi Théodore; j'entendis Martinelli et Fedi, qui me charmèrent. C'était la première fois que je m'y rendais, la salle était éclatante de lumières et toutes les femmes élégantes et parées. Le luxe augmente tous les jours. Les femmes ont définitivement renoncé aux coiffures monumentales que Marie-Antoinette avait mises en honneur et que quelques-unes s’obstinaient à conserver. Ces échafaudages de plumes en manière d'édifice étaient peu seyants pour les grandes femmes et tout à fait disgracieux pour les petites; certaines en arrivaient à avoir le menton à moitié chemin de leurs pieds. La mode des bandelettes et des cheveux bouclés me semble infiniment préférable, elle a du moins le grand avantage de laisser à la tète sa forme naturelle.