CHAPITRE VII
Août à Octobre 1804
La fête de Boulogne. — Le trône de l'Empereur, le casque de Bayard, le bouclier de François 1° et le fauteuil de Dagobert. — La couleur des rubans de la Légion d’honneur. — Formule du serment. — Spectacle inoubliable. — Incident inattendu. — Retour de Reiset à Soissons. — La comtesse de X..., sa liaison avec Tony. — Deux lettres. — Les conséquences d’un billet égaré. Voyage précipité à Plombières. — Le pardon du comte de X...
L'Empereur, occupé de ses vastes projets de descente en Angleterre, se décidait à exécuter cette colossale entreprise. Au commencement d'août, il partait pour Boulogne où il était accueilli avec enthousiasme par les deux armées de terre et de mer; mais après quelques jours consacrés à visiter les forts, à inspecter la flotille et les troupes de cavalerie, Napoléon reconnut qu'il ne pouvait être prêt avant le mois de septembre et se décida à retarder l'expédition.
En atlendant, il voulut donner à l'armée une grande fête qui devait augmenter son prestige el accroitre l'enthousiasme de ses troupes.
Aoùt 1804.
« Je partis pour Boulogne le 8 août, pour recevoir ma croix avec les légionnaires de mon corps; tous ceux qui dans l’armée avaient des armes d'honneur reçurent également l'ordre de s'y rendre, et les camps de Saint-Omer, de Bruges, d'Arras, de Montreuil et d'Amiens devaient se faire représenter par une députation à la cérémonie, où 70 000 hommes allaient se trouver réunis.
» Le 15 août, nous nous rendimes sur la plage de Boulogne; l'Empereur avait choisi cette date, qui était celle de sa fête, et avait fait construire sur le point le plus élevé un trône magnifique orné des drapeaux pris à l'ennemi. De chaque côté de ce trône adossé à la mer s'élevaient des gradins réservés à la maison militaire de l'Empereur et aux vingt-quatre grands officiers de l'Empire. A chaque extrémité était rangée la garde impériale et en face se placèrent les diffé-
de l'Empereur, mais on chercha vainement quel rapport pouvait exister entre le nouvel ordre de chevalerie et le fauteuil du pauvre roi ridiculisé par une chanson que tous les enfants chantent dans leur jeune âge. Cela fit faire beaucoup de plaisanteries qui n'étaient guère de circonstance.
» Lorsque Napoléon se leva, entouré de tous les grands dignitaires, des maréchaux et des grands officiers de la couronne, ce fut un spectacle grandiose et féerique; il prononça à haute voix la formule du serment de la Légion d'honneur et nous répondimes tous : « Nous le jurons » au bruit des fanfares et des salves de l'artillerie.
» Voici quelle est la formule du serment :
« Je jure sur mon honneur de me dévouer au service de l'Empire et à la conservation de son territoire dans son intégrité; à la défense de l'Empereur, des lois de la République et des propriétés qu'elles ont consacrées, de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise tendant à rétablir le système féodal; enfin de concourir de tout mon pouvoir au maintien de la liberté
inoubliable pour tous ceux qui y ont assisté; près de 100 000 hommes étaient là rangés, et une foule immense élait accourue des provinces voisines pour assister à ce magnifique spectacle. Pendant le défilé des légionnaires un événement imprévu vint encore ajouter à l’émotion de tous. Une vive canonade se fit entendre tout à coup du côté de la rade; l'Empereur parut inquiet et envoya de suite un de ses aides de camp aux informations. C'était quelques vaisseaux venant du Havre rejoindre la flotille dans le port et qui échangeaient avec les Anglais quelques coups de canon. De temps en temps l'Empereur faisait interrompre le défilé et étudiait à l’aide d’une longue vue les péripéties de la lutte; mais ce ne fut qu'une fausse alerte, au bout d’une heure tout était terminé et les vaisseaux élaicnt en sûreté sans avaries sérieuses. »
Le 22 août, le nouveau légionnaire rejoignait son régiment à Soissons. À peine arrivé il y apprenait une nouvelle qui lui causait un profond chagrin et le remplissait des plus mortelles inquiétudes. Depuis dix-huit mois il entretenait
toutes tes recommandations et je tâche de me distraire. J'ai été au bal hier, et j'y suis restée jusqu'à deux heures du matin. Le prince Louis y est venu un moment avec ses aides de camp; il a des manières très douces et très bonnes qui me plaisent beaucoup et je prends souvent plaisir à causer avec lui.
» M. de Choiseul; qui est ici, est celui que tu connais; ce n'est pas le comte, mais le due, celui qui a été si longtemps prisonnier à Ham. Il est plein d'esprit et de gaielé; il vient de marier sa fille et elle est ici avec son mari et son frère; ils sont tous très aimables, nous nous voyons souvent, et quand le temps le permet nous nous promenons à cheval. Tout cela me fatigue un peu, mais tu sais combien le moral influe sur le physique; lorsque tu n'es pas là je ne puis que souffrir, el si mon esprit se distrait, mon cœur est toujours uniquement occupé de toi. Adieu, écris-moi, c'est mon seul
bonheur. »
En même temps que cette lettre, Reiset en trouvait une autre lui annonçant qu'un billet
vous n'auriez plus jamais entendu parler de moi si quelques lumières de votre part ne m'étaient absolument nécessaires. Dites-moi donc dans une letire qui sera la dernière si le rève affreux que je fais en ce moment s’est réalisé dans son entier, si mes torts sont connus, et si enfin je suis perdue pour toujours. Ces éclaircissements peuvent me délivrer aujourd'hui de l'incerlitude qui me torture et qui épuise ma vie; jaime mieux tout savoir, car rien ne peut augmenter le supplice que j'endure. Ne nommez personne dans votre lettre, portez-la vous-même à la poste à quelques lieues de Soissons, et adressez-la-moi chez ma belle-sœur. Nous ne devons plus nous écrire, tout sentiment doux m'est maintenant interdit, et je ne dois plus penser qu’à expier Îles fautes qui ont mis le comble à mon malheur. Je ne cherche point à m'aveugler sur mon sort; j'avais reçu en partage tout ce qu'on peut désirer, et bien des gens me portaient envie. Le Ciel m'avait comblée de ses dons; l’ingratitude la plus affreuse m'a tout enlevé à la fois, et j'expie cruellement mon fatal
amour.
du repentir de sa femme, il recula devant un scandale dont ses deux fils, en somme, eussent été les premières victimes et finit par céder à ses sollicitations. Le rapprochement eut lieu entre les deux époux, mais les deux amants se séparèrent définitivement. Madame de X... continua à exercer sa charge auprès de l'Impératrice, qui l’aimait tendrement, et lorsque Joséphine, victime de l'ambition de Napoléon, dut descendre du trône où il l'avait placée, madame de X..…, fidèle au malheur, ne l'abandonna point ; elle la suivit à la Malmaison et au château de Navarre. Elle était encore attachée à sa personne lorsque, abreuvée de chagrins et de douleurs, la malheureuse impératrice mourut le 29 mai 1814.
s'ils n'étaient déjà à leur comble. Adieu, mon cher ami, je souffre beaucoup d’une migraine
insupportable depuis hier soir. »
Les premiers jours de juillet, Reiset reçut l'ordre de partir pour Boulogne. Effrayé de la troisième coalition qui se formait contre la France et prévoyant le cas où une guerre conlinentale viendrait le surprendre, Napoléon coutinuait activement ses préparatifs, et sa descente en Angleterre semblait désormais imminente.
Ce ne fut pas sans une peine très vive de part et d'autre qu’eut lieu la séparation entre les deux fiancés ; on se promit que, à la paix, on réaliserait les doux projets qu'on avait formés, et d'ici là mademoiselle de Fromont fut autorisée à recevoir des lettres de Tony et à y répondre. Avant même de s'être mis en route, celui-ci profitait déjà de la permission que lui avait accordée la mère de sa fiancée et lui adressait un court billet pour lui exprimer tout le chagrin qu'il éprouvait à la quitter : |
« L'obligation où je me trouve de me séparer de vous, aimable Amélie, me fait plus de mal
années qui précédèrent ce mariage tant désiré et qu’il passa presque complètement hors de France, il ne laissa jamais mademoiselle de Fromont manquer de ses nouvelles; et même sur les champs de bataille, pendant les campagnes les plus dures, il ne cessa d'adresser de longues lettres à sa fiancée chaque fois que s’offrait à lui Ja possibilité de les faire parvenir.
Le 10 juillet, M. de Reiset quitta Soissons avec son régiment; son jeune frère Louis avait pu passer dans les dragons et il partait avec lui. Le colonel Barthélemy, dont Tony déplorait la sévérilé, commandait le 5°, et après avoir traversé successivement Noyon, Péronne, Béthune et Saint-Omer, le régiment arriva par un temps épouvantable à Saint-Calais, où il établit son campement. Dans une lettre datée du 8 aoùt Reiset racontait à son frère aîné combien ils avaient à souffrir du mauvais temps.
Camp de Boulogne, 8 août.
« Le temps continue à être affreux, mon cher ami. À la pluie qui était Lombée sans interruption
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d'en être entièrement garanti. Le gazon est toujours frais, et, le matin, lorsque je prends mes habits, ils sont toujours trempés. Je me suis procuré une table et une chaise, un matelas et des draps, de sorte que je suis beaucoup moins mal qu'auparavant. Pourvu que je n’attrape pas l'espèce de dysenterie qui règne ici, je me déclarerai content. Elle fait beaucoup de ravages parmis nos dragons malgré toutes les précautions qu'on a prises. Nous avons aussi prodigieusement de galeux. Le terrain où nous sommes est très sablonneux, l'eau v est mauvaise, et le vent, le soleil, la pluie nous gèlent et nous brûlent tour à tour. Enfin il faut bien en prendre son parti, peut-être serons-nous plus mal encore à bord. Il y a un siècle que je n'ai eu de tes nouvelles; je t'embrasse lendrement toi et tout ce qui t'entoure.
» TONY »
Louis-Xavier de Reiset, que son frère appelle familièrement Lolo, était son cadet de quatre années. Né à Colmar le 5 décembre 1719, il s'était enrôlé en l'an IV dans le 5° régiment de
inspiraient la plus respectueuse admiration.
Aussi était-ce une grande joie pour tous deux lorsqu'ils se trouvaient réunis. Durant les années 1805, 1806 et 1807, Louis de Reiset combattit successivement dans les rangs de la Grande Armée en Autriche, en Prusse et en Pologne, ne voyant son frère qu'à de rares intervalles. Envoyé en Espagne en 1808, il s’y trouvait avec lui quand il fut rappelé l'année suivante pour la campagne contre l'Autriche. Nommé lieutenant en second le 17 février 4814, il prit part à l'expédition de Russie et à la campagne d'Allemagne, qui lui valut, le 17 décembre 1813, le rang de capitaine. Louis de Reiset avait été blessé en l’an V d’un coup de feu au cou devant Offenbourg et d’un éclat d'obus devant Ulm.
Le 24 juillet 1814 un boulet lui fracassa la cuisse au combat de Bar-sur-Aube.
Transporté à l'hôpital de cette ville, 1l tomba presque aussitôt au pouvoir de l'ennemi et fut fait prisonnier de guerre. Des cosaques l'arrachèrent alors de son lit et le jetèrent mourant sur une botte de paille pour mettre à sa place l'un des leurs légèrement blessé. Sur ces entre-
Mis en disponibilité le 1°" septembre 1814, il se trouvait à Rouen au moment du retour de Napoléon de l'ile d'Elbe. Une députation de cette ville vint alors le solliciter de prendre le commandement de la garde nationale, mais il refusa et se rendit à Paris pour se mettre aux ordres de l'Empereur. Nommé aide de camp du général Drouet d’Erlon ‘, qui commandait la ville de Paris et le 1° corps d'armée, il se distingua à Waterloo et donna sa démission après cette bataille. Il mourut en 1852; il était chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion d'honneur. Il se maria à mademoiselle Branche de Tournus el en eut deux enfants : une fille * qui devint dame d'honneur de la princesse Mathilde et un fils qui entra dans la marine *.
. 1. J.-B., comte Drouet d’Erlon, né en 17365, mort en 18#4. Il fut proscrit par la deuxième Restauration pour s'être rallié à l'Empereur pendant les Cent Jours et condamné à mort par contumace. Louis-Philippe le réintégra dans la pairie et lui donna le bâton de maréchal de France.
2. Augustine-Modeste-Hortense, mariée à son cousin Marie- Frédéric de Reiset, directeur des musées nationaux, officier de la Légion d'honneur, dont une fille Marie, née en 1836, a épousé le comte Edgar de Ségur-Lamoignon.
3. Son petit-fils, Frédéric de Reiset, a épousé mademoiselle José Downing et en a deux enfants.
en blanc. On l'a entourée d'un grillage qui porte des lanternes de place en place. La pièce principale est la chambre du conseil; sur le plafond est peint, au milieu de nuages d'or, un aigle gigantesque qui prend son vol vers l'Angleterre. Il y a en outre une chambre, un salon, une salle à manger et un vestibule. Cela a coûté, dit-on, près de cinquante mille francs.
» On dit qu'on a signalé à Boulogne la flotte combinée marchant sur Brest; on dit que nous allons avoir une guerre continentale; enfin on dit tant de choses qu'on ne croit plus rien du tout, car on est obligé de revenir à chaque instant sur son opinion et ses conjectures, et cela n'a pas le sens commun. »
Vers la même époque, une panique éclata à Boulogne et l'on crut la flotte tout entière dévorée par le feu.
« Vers huit heures du soir, le feu prit dans une cheminée à droite du port; à travers les mâts de la flotille on apercevait cette lueur de l'autre côté du port. Le commandant du poste situé du côté opposé fut saisi de frayeur, il crut
bilité de passer le détroit sans la protection d'une flotte, et les projets sur l'Angleterre étaient défnitivement abandonnés. Impuissant à repousser à la fois les quatre attaques dirigées contre la France, Napoléon se décidait alors à ne s'occuper sérieusement que d'une seule et à la repousser de façon à faire tomber les trois autres. Voici ce qu'écrivait Reiset dans ses noles au mois d'août :
« Je pars avec trente-six détachements de onze régiments différents de dragons pour m’'embarquer à Boulogne; la journée est très faligante ; une partie de ma troupe était déjà embarquée lorsque, hier au soir, je reçus subitement un ordre du général Andreossi' me disant de suspendre l'embarquement, de réunir mes hommes et de partir pour Saint-Omer.
1. Antoine-François comte Andreossi, d'origine italienne, né en 1761, mort en 1828, fit toutes les campagnes de la Révolution comme officier d’artillerie et suivit Bonaparte en Égypte où, il fut l’un des membres les plus actifs de l’Institut du Caire. Il fut ambassadeur à Londres, à Vienne et à Constantinople et devint pair de France sous la Restauration. Il était membre de l’Académie des sciences et a laissé un grand nombre d'ouvrages remarquables.
j'ai reçu brusquement contre-ordre pour venir joindre les dragons; nous sommes quatorze ou quinze mille hommes en marche. On dit, et j'ai entendu dire au ministre de la guerre lui-même que l'Empereur voudrait être le 15 brumaire à Vienne. Nos régiments à cheval sont partis pour Laon, et nous allons à Saint-Quentin, où nous recevrons des ordres. S'il est possible que je m'échappe, je vous verrai. Oh! mon amie, mon amie, mon cœur en péltille, et si je suis assez heureux pour obtenir quelques heures de liberté, j'oublierai bien volontiers tous les tracas que j'éprouve. Outre celui de me rapprocher de vous, que je ne puis malheureusement encore faire valoir, j'ai le prétexte de prendre des malles que j'ai laissées à Soissons. Le public ne pourra donc jaser. Tâchez de nous ménager, je vous en conjure, pendant le peu d’instants que je vous verrai, l'occasion de vous entretenir sans témoins, afin que nous puissions parler librement de nos inquiétudes comme de notre bonheur. Permettez moi un baiser sur vos joues fraiches et croyez-moi tout à vous. »
| » TONY
Reims après être partis à cinq heures du matin de Soissons; nous avons couru la ville jusqu'à neuf heures sans pouvoir trouver place dans aucune auberge; enfin, à force de promettre de l'argent, on voulut bien nous recevoir el nous permettre de décharger nos effets dans un mauvais cabaret. J'étais à courir, pendant ce temps, afin d’avoir une voiture pour le lendemain. Nous eùmes enfin un cabriolet et arrivâämes à Châlons de bonne heure, mais n'en pouvant plus. Je fus me présenter tout de suite au colonel Barthélemy, qui m'annonça que le régiment passait une revue et qu'il ne pouvait y aller. Au lieu de me reposer, je m'habillai à la hâte et je fus à ma besogne. Je m'étais jeté sur mon lit en rentrant; toutes mes hardes avaient été mouillées dans mes malles : mon domestique avait tout mis à l'air pour sécher, il avait même donné à blanchir mon linge, lorsqu'on vint me dire que des dragons étaient chez la blanchisseuse et enlevaient tout. J'y courus, mais je n’en pus sauver qu'une petite partie. Je perdis pour plus de trois cents livres de linge.
» Le régiment partit le lendemain à quatre
» Le 26 septembre, nous arrivons à Appenweier après avoir passé le Rhin. Brusquement rappelé à mon corps, j'avais dù quitter Colmar sur-lechamp, ayant à peine le temps de faire mes adieux à ma bonne mère. On dit que l'ennemi est à huit lieues de nous; nous n'avons ordre de tirer que s'ils commencent. L'Empereur est arrivé ce soir à Strasbourg.
» Le 1° octobre, nous arrivons à Ensberg ; nous marchons jour et nuit sans presque de repos. Hier, nous fümes quatorze heures en route; demain nous avons onze lieues à faire et plusieurs jours encore de même. Les Autrichiens se retirent en grande hâte sur le Danube, où nous voulons arriver en même temps qu'eux. On ne sait rien des dispositions de l'Empereur, ni de la marche des différentes divisions de l’armée.
» À mon arrivée à Stuttgart, j'allai voir madame de Baër, la femme d'un consciller du roi de Bavière que j'avais vu souvent chez mon père, dans mon enfance et qui m'accueillit au mieux. Nous causâmes longuement de bien des vieux souvenirs : de ma tante de Stadel‘, qu’elle