A MADEMOISELLE DE FROMONT
28 février 1807.
« J'ai reçu avant-hier, ma chère Amélie, vos deux numéros 63; je n'entrerai pas dans de longues discussions pour me juslifier à vos yeux, vous avez, je l'espère, assez bonne opinion de moi pour croire que je n'en ai pas besoin; ce qui est certain, c'est que je vous ai, depuis mon séjour à Potsdam, toujours écrit exactement; pas aussi longuement ni aussi souvent que je l’aurais désiré, mais presque toujours à huit, dix et une seule fois à seize jours d'intervalle; j'ai écrit une
seule fois à votre bonne maman et trois fois à
tendre Amélie, pour aller recevoir des chevaux qui viennent d'arriver; je ferme ma lettre parce qu elle doit partir avant midi, et, je fais des vœux pour qu'elle vous parvienne; j'ai sollicité hier le directeur de la poste d'envoyer les miennes dans son paquet particulier à Mayence en les recommandant; j'espère qu'ainsi elles vous arriveront plus sûrement.
» Adicu, adieu, bonne, bonne amie; si je rentre un peu de bonne heure aujourd hui je vous entretiendrai plus longuement.
« Tout à vous.
» TONY
10 mars 1801.
« J’ai reçu ce matin l'ordre du général Bourcier qui me transmet la lettre du ministre de la guerre l'autorisant à me garder près de lui. J'ai tant à faire que je me décide à prendre un secrétaire en supplément : c'est un sieur Boubrain, fourrier du 1° dragons, qui est très bien noté. Voici les deux ordres :
Postdam, le 10 mars 1801.
« Je vous envoie, monsieur le major, copie de
la lettre par laquelle son Altesse le prince major
général de l’armée, confirme l’ordre que je vous ai donné de rester au grand dépôt de Postdam pour continuer l'exercice des diverses fonctions que je vous ai confiées.
» J'ai l'honneur de vous saluer.
» Le général de division, etc.
» BOURCIER
A monsieur le général de division Bourcier.
Ostende, le 22 février 1807.
« D'après les observations que vous m'avez faites, général, par votre lettre du 6 février, je vous autorise à conserver encore près de vous jusqu’à nouvel ordre M. le major de Reiset, qui avait reçu l'ordre de se rendre au dépôt de son régiment.
» Le major général prince de Neufchâtel.
, » Signé : Maréchal ALEX. BERTUIER.
» Pour copie conforme. »
» Le général de division, etc.
» BOURCIER
Potsdam, le 25 mars 1807.
« Je suis toujours au même poste, ma chère Améhe, et suis plus fatigué que jamais. Le général Bourcier a ajouté à ma besogne ordinaire celle de recevoir ici toutes les remontes, et au fur et à mesure que les chevaux arrivent il me faut les examiner, les recevoir et les distribuer. Mes journées se passent donc au milieu d'une cour et souvent je dois employer la nuit à rendre compte de mon travail du jour. Je suis aidé, à la vérité, mais il est bien des choses que l'on ne peut faire que par soi-mème et pour lesquelles 1l n’est pas possible de se reposer sur d’autres. La saison est loin d'être favorable, de sorte que depuis deux mois j'ai eu alternativement tous les rhumes possibles. J'en ai surtout un dans ce moment qui me tourmente réellement; le docteur m'a condamné à garder la chambre lout le jour et me fait absorber force thé et tisanes. Mes bonnes hôtesses m'assistent aussi de leurs soins; aussi je ne suis pas du tout à plaindre, je crois vous avoir déjà parlé d'elles.
m'apprit combien ce cheval lui était précieux. C'était, me dit-il, celui que montait mon frère le prince Louis lorsqu'il fut tué au combat de Saalfeld.
» Mon prisonnier commandait un bataillon de grenadiers; nous le renconträmes en plaine, et après avoir chargé sur lui infructueusement plusieurs fois, nons l'acculâmes à un marais d'où il ne put plus se tirer. Je m'avançai à plusieurs reprises pour lui dire de se rendre, mais je fus chaque fois malhonnètement reçu à coups de fusil; un trompette et un dragon que j'avais avec moi furent alternativement l'un tué et l’autre blessé dangereusement à mes côtés. Enfin il fut obligé de céder. Je ne l'ai vu que peu de temps; mais je le crois un peu fat et plein d’orgueil, probablement à cause de sa grande naissance, peut-être aussi à cause de sa grande fortune. On le dit instruit, mais s’il n’est pas toujours aimable, cela ne l'empèche pas, paraît-il, d'être fort entreprenant avec le beau sexe; j'ai entendu ici et à Berlin quelques femmes de la société dire de lui des choses qui ne sont pas flatieuses, sans parler de la fille
avec lui au sujet de la mort de son frère après que je lui eus rendu ce fameux cheval auquel il tenait tant. Ils sont intéressants et je ne crois pas les avoir notés. Le prince Louis avait été un des partisans les plus déclarés de cette guerre qui devait être si funeste, non seulement à lui, mais à son pays; cependant, depuis quelques jours de sombres pressentiments l'agitaient, et sa confiance inébranlable d'abord dans l'issue de cette guerre qu'il considérait comme sacrée, l'avait peu à peu complètement abandonné. Le 10 octobre au malin, il se trouvait près de la petile ville de Saalfeld et commandait l'avant-garde du prince de Hohenlohe quand il fut attaqué avec une grande vigueur par le maréchal Lannes. Après avoir avec beaucoup de courage et de bravoure lutté contre la division Suchet, il se vit rejeté dans les marécages de la Schwartza qu'il avait derrière lui. Vainement, il essaya de rallier sa nombreuse cavalerie qu'il avait ramenée à plusieurs reprises; toujours au premier rang, deux aides de camp avaient été tués à côté de lui; désespérant alors de l'issue du combat, il allait
suivre son corps d'armée en déroute et rétro-
dans une chapelle abandonnée jusqu'à ce qu’on se décidât à venir tardivement lui rendre les honneurs dus à son rang et à son malheur. Je m'efforçai de le détromper et de le persuader qu'il avait sûrement été mal renseigné. C'était du reste ma conviction absolue; aucun récit de ce genre n'était venu jusqu’à moi, et il me semblait impossible qu'on en eût usé d'une pareille façon envers son malheureux frère. J'espère l'avoir convaincu, car de pareils procédés ne sont guère dans nos habitudes et tout à fait indignes du nom français.
» Le prince Louis de Prusse était, paraït-il, fort beau; son esprit naturel et ses manières noblement aisées en faisaient un des princes les plus aimables de la cour de Prusse. Il était versé dans les sciences et dans les arts autant qu'on peut l'être, et sa haute situation ne lui avait inspiré que le désir de dépasser les autres par son savoir comme il les dépassait déjà par sa naissance. Il parlait et écrivait le français aussi purement que nos meilleurs orateurs et nos écrivains les plus qualifiés; musicien distingué il avait un talent de composition et d'improvisa-