AVRIL À OCTOBRE
démonstrations flatteuses, et c'est au son des cloches et au bruit du canon qu'ils ont fait leur entrée dans la ville; mais l'entrevue entre le père ct le fils a été loin d'être cordiale. Du reste les événements qui se déroulent dans cette cour d'Espagne passent tout ce qu’on pourrait imaginer et l'on est en droit de se demander si tous ces gens jouissent réellement de leur bon sens. Après avoir repris le pouvoir à son fils et être revenu sur son abdication, voici que Charles IV fait à l'Empereur l'abandon du trône d'Espagne et des Indes et s’en remet à sa sagesse. Pendant ce temps, Murat commande à Madrid, où il a le titre de lieutenant général du royaume. On cherche vainement quelle sera la fin de tout cela et quels sont les projets de l'Empereur. »
19 mai.
« Le major Rozat fut envoyé à Magdebourg. Je le remplaçai pour le commandement de l'exercice à pied et de l'inspection des détachements. Gela m'occupe tout le jour conjointement avec le détail de mon bureau. »
90 mai.
« Le ministre m'accorda une gratification comme chef d'état-major de deux cents francs par mois à dater du 4° janvier 1807. Je reçus l'ordonnance de paiement. »
Malgré cette vie agitée, partagée entre le travail et les plaisirs, Tony ne négligeait pas sa fiancée, à laquelle il n’avait cessé d'écrire régulièrement de longues lettres. Ces distractions de toutes sortes qu'on retrouve longuement énumérées à chaque page de son journal, et qu'un scrupule tardif lui fait parfois barrer d'un large trait d'encre, ne lui faisaient pas oublier les paisibles rêves de bonheur qu'il avait faits en quittant la France, et qu'il avait hâte de voir se réaliser. Lorsque les deux jeunes gens s'étaient séparés, leurs deux familles avaient été d'accord pour ajourner leurs projets. Leur grande jeunesse d’abord, le désir bien légitime de voir bientôt à Tony un grade plus élevé dans l'armée, l'espoir enfin de voir s'établir définiti-
imposer; me faire attendre encore un an, c'est peut-être me remettre à dix, car dans le malheureux mélier que je fais, je ne suis jamais sùr de pouvoir réaliser le moindre projet, et, dans un an d'ici, la destinée peut m'avoir rejeté bien loin de vous. Ne souscrivez donc pas à de pareils conditions; si j'obliens un congé pour vous joindre dans cet intervalle, je serais trop malheureux de remettre à une autre époque le doux moment de notre union. Il y a, ma chère Amélie, beaucoup de probabilités pour qu'après ces remontes j'obtienne de rentrer; dites-moi donc ce que je puis faire pour qu'à ce moment tout soit terminé et conclu de manière à ce que je n'aie plus qu'à venir pour vous presser dans mes bras et à vous appeler mon épouse! Mon cœur éprouve mille agitations en vous traçant ces lignes, mais elles sont toutes relatives au bonheur que je me promets de posséder une amie dont le temps et les circonstances m'ont si bien appris à apprécier le mérite.
» J embrasse vous et votre maman de cœur et d'âme. »
votre maman ni à vous; il demanderait ma rentrée à mon dépôt, et nous triompherions certainement du général Bourcier, qui ne me garde que par manie. Il est très aimable et très obligeant pour moi, mais je perds ici mon temps et mon avancement, et si j'avais été à Versailles à mon dépôt on m'aurait envoyé en Espagne où j'aurais suivi mon sort.De plus, si j'avais été près de vous, peut-être aurais-je pu vous convaincre et vous déterminer à ce consentement positif que mes sollicitations n'ont pu vous arracher et dont dépendent uniquement ma tranquilité et mon bonheur. »
18 août 1808.
« L'armée est en mouvement, on ne sait où l'on va; on croit que c'est contre l’Autriche que nous allons marcher; mais il est bien plus probable que c’est pour porter secours ailleurs, car les nouvelles d'Espagne ne sont pas bonnes.
Joseph Bonaparte a été élu roi d'Espagne de par la volonté de l'Empereur au mois de juin, mais Ferdinand VII et Charles IV ont eu beau abdiquer, il ne lui en faut pas moins conquérir son
30 août 1808.
« J'ai négligé de tenir régulièrement mon journal jusqu'à ce jour; j'ai été plusieurs fois à Berlin avec mes hôtesses ; j'ai fait avec elles nombre de parties à la campagne, où nous nous sommes beaucoup amusés; mesdames de Kophengs sont venues passer deux jours avec nous, et M. de Ritz, propriétaire d'une jolie maison et d'un parc charmant tout près de la ville, m'a offert un logement chez lui. J'ai souvent profité de son offre obligeante et ai donné à diner nombre de fois à différentes personnes tant hommes que femmes. Il y a un très bon piano et nous y avons fait souvent de la musique ».
A MADEMOISELLE DE FROMONT Au château de Vic-sur-Aisne, près Soissons.
Potsdam, 9 septembre 1808.
« Je crois celte fois, ma chère Amélie, avoir la certitude de mon départ; le général m'a fait bien des fois, il est vrai, des promesses de ce genre
que ceux que vous m'avez fait valoir et que vous vouliez me cacher. Ne vaudrait-il pas mieux, s’il en est ainsi, me parler là-dessus franchement et ne mérité-je pas toute votre confiance? Je sais fort bien que l'épouse d'un militaire dans la circonstance où nous nous trouvons (et que les événements paraissent ne pas devoir modifier de sitôl) ne peut pas être une femme heureuse; vous en avez un exemple à côté de vous par votre sœur, et peut-être celle perspective vous effraiet-elle; assurément d’un moment à l'autre je puis être envoyé à l'armée à l’étranger, et si on me donne un régiment je suivrai ma chance ordinaire; mais je n'aime pas la guerre ainsi que vous le croyez, et je n'en veux pas plus aux Autrichiens qu'aux Turcs ou aux Espagnols. Je ne cours pas davantage, je vous assure, après les occasions périlleuses pour le seul plaisir de les braver; mais jé sers mon pays et mon souverain parce que c'est mon devoir, et rien au monde ne me décidera jamais à la moindre lâcheté ni à la plus petite compromission. Je me dois à ma réputation militaire que depuis plus
de quinze ans j'ai soutenue honorablement et
» P.S. — Il est arrivé un petit accident au paysage de Vic que vous m'aviez envoyé; je l'avais fait encadrer et accrocher dans ma chambre au-dessus de la table où j'écris afin de l'avoir souvent devant les yeux. Je suis sorti avant-hier soir en oubliant une bougie allumée et probablement trop rapprochée du cadre; en revenant j'ai eu la contrariété de trouver le verre brisé et le dessin entouré par la flamme. Vous me dédommagerez, je l'espère. »
16 octobre 1808.
« Le général Bourcier revient d'Erfurth, où il a été saluer l'Empereur; il nous apporte la nouvelle de la dissolution du grand dépôt. Nous allons donc pouvoir partir; je suis bien joyeux
de cetle bonne nouvelle. »