‹ Souvenirs du lieutenant général vicomte de ReisetChapitre 53 sur 78 · A MADEMOISELLE AMÉLIE DE FROMONT · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE AMÉLIE DE FROMONT

Etampes, 10 février.

« Je suis en pleine séance du conseil à Étampes, ma chère amie, et c'est de là que je vous écris pour bien vous faire voir que même au milieu de nos opérations je ne vous oublie pas. Depuis que j'ai quitté Versailles, je suis tous les jours occupé à la mème besogne peu attrayante, courant de canton en canton et astreint aux visites les plus désagréables. Outre

la fatigue et l'ennui de siéger au conseil, 1l

400 SOL VENIRS.

nous faut dans chaque maison où nous sommes logés boire et manger avec excès, car on nous assomme littéralement d’une profusion de repas. A peine sommes-nous débarqués qu'il faut se mettre à lable, puis s'enteudre accabler de compliments, de prières et de sollicitations de toutes sortes. Nos fonctions ne sont réellement pas enviables; on est obligé d'examiner scrupuleusement pendant quatre, cinq ct six heures les gens les plus malpropres et atteints des maladies les moins ragoûtantes; aussi il faut avoir à chaque instant le flacon sous le nez. De plus il nous faut bien être sévères ct justes, ct souvent quand l’humanité nous porlerait à l'indulgence, nous sommes forcés d'être impitovables, au risque de faire le malheur d'un individu et quelquefois d'une famille entière. Nous employons le reste de notre temps à faire grande chère et à jouer à Ja bouillotte, où je perds généralement mon argent; nous restons ici aujourd'hui et demain j'irai coucher à Paris.

» Adieu, ma chère amie, je vous quitte parce que je ne puis vous écrire que d'ici et que je ne

puis vraiment continuer, interrompu constam-

ment comme je le suis par les examens les moins séduisants. Je vous embrasse aussi tendrement que je vous aime.

12 février.

« J'ai été ce matin chez M. Gaudin, ministre des finances, lui présenter à signer mon contrat de mariage. Paul m'avait accompagné avec quelques personnes de la famille d'Amélie. Le ministre m'a parlé de la façon la plus affable, insistant sur l'intérêt qu'il porte à ma future, qu'il a connue lorsqu'elle avait dix ans. 11 m'a dit aussi des choses obligeantes sur mon excellent père, dont il avait pu apprécier le mérile lorsqu'il avait comme lui une charge dans les finances sous Louis XVI. « Quant à votre frère, me dit-il, il me rend à Mayence les plus grands services, c'est un de mes plus pré-

{. Jean-Jacques de Reiset, père de Tony, scigneur de Chavanatte et de Boron, subdélégué d'Alsace, maitre général ‘des eaux et forèts, membre du conseil souverain, né en 1730, mort en 1803, occupait à Colmar une charge importante de finance avant la Révolution; il devint plus tard receveur genéral des finances du Haut-Rhin comme nous l’avons dit plus haut.

cieux collaborateurs. » 11 m'a dit avec beaucoup de bonne grâce qu'il tâcherait de venir à Vicsur-Aisne au moment de mon mariage, s'il n’est pas trop absorbé par ses occupations, pour assister à la cérémonie. Naturellement il figure sur notre contrat à la place d'honneur avec tous ses titres et qualités que le notaire n'a eu garde d'oublier; « très haut, très puissant et très excellent seigneur, Monseigneur Martin-Michel- Charles Gaudin, comte de l’Empire, grand-officier et grand-aigle de la Légion d'honneur, grandcroix de l'Ordre de Saint-Avis, ministre d’État et des Finances etc., etc. » Madame Hévin signa aussi au contrat après lui. C’est une demoiselle Marguerite de la Chaud, veuve d'un M. Prudent Hévin, qui occupe auprès de lui une position assez vague et mal déterminée. Je ne sais ce qu'on en peut dire; mais ce qui est certain, c’est qu'elle lui a voué une affection et un dévouement qui ne se sont jamais démentis. Lorsqu'il s'est retiré pendant la Révolution à Vic-sur- Aisne, elle l’accompagnait dans cet exil volontaire et a su embellir son existence solitaire par

son esprit et ses talents. Dans la bonne comme

dans la mauvaise fortune on l’a vue constamment à ses côtés. Elle habite maintenant avec lui l'hôtel du ministère, c'est une femme de grand sens et de grande intelligence. Il semble du reste qu'ils soient immuables tous les deux dans leur existence comme dans leur toilette et je crois qu'il est à peu près le seul maintenant à conserver à la Cour impériale la poudre et la queue; mais cet homme modeste est sensible et secourable et l’on dit qu'il a sauvé bien des têtes pendant la terreur. En sortant de chez le ministre, je fus aux Tuileries pour la messe, après laquelle je me rendis avec tout le monde au salon pour l'audience de l'Empereur. L'office terminé, toute la vaste galerie se remplit en un instant de chambellans, de généraux et de sénateurs, et l'Empereur s’avança seul entre la haie que faisaient les grands dignitaires s'inclinant respectueusement sur son passage. II y avait là une foule de grands seigneurs et de hauts fonctionnaires; et le contraste était frappant entre le simple uniforme que portait l'Empereur et les riches costumes dont ils étaient revêtus. Mais malgré les broderies, les plaques et les grands-

cordons, Napoléon les éclipsait tous, tant il y a de prestige et de majesté dans toute sa personne; on sent en le voyant que cet homme est fait pour commander et imposer sa volonté au monde, et malgré soi, en se trouvant devant lui, on baisse les yeux d'une façon presque inconsciente. Il a parlé brièvement à quelques personnes, et a demandé leurs noms à plusieurs dont les visages lui étaient inconnus. Arrivé devant moi, il m'a regardé avec attention et m'a interrogé brusquement : « Comment vous appelez-vous? il me semble que je vous ai déjà vu ailleurs qu'aux Tuileries ». J'étais un peu interloqué, et je voyais en mème temps tous les regards fixés sur moi, ce qui ne faisait qu'augmenter mon trouble. Je lui ai répondu cependant tant bien que mal que lui-même m'avait fait major sur la place de Berlin. Et comme il me demandait ce qui avait motivé celte faveur, je lui ai répliqué que j'avais fait prisonnier le prince Auguste de Prusse à l'affaire de Penzlow à la bataille d'Iéna. « Ah! c'est vous, a repris Sa Majesté, je me rappelle maintenant; le général de Beaumont m'a fait un rapport sur cette

affaire ». Puis après m'avoir encore posé plusieurs questions, il m'a adressé quelques paroles de félicitations et s’est éloigné. — J'étais très ému, ne m'attendant guère à tant d'honneur, et surtout nullement préparé à cet interrogatoire ; je crains d’avoir eu l'air bien gauche et bien emprunté; l'Empereur à une façon de vous regarder qui impressionne même ceux qui ont l'habitude de l'approcher; et puis, ce grand silence dans cet immense salon rempli de monde, tout cela ne contribue pas à vous mettre à l'aise. — J'ai été tout de suite entouré; nombre de personnes que je connais fort peu vinrent me féliciter; 1] y avait là aussi plusieurs de mes amis; ils m'affirmèrent que tout avait été au mieux, que mon émotion avait passé presque inaperçue, ct que du reste personne n’eût songé à s’en élonner; il est des vieux généraux qui se sentent les jambes tremblantes et la vue troublée rien qu'à l’idée de se trouver en présence de l'Empereur. Il paraît que j'ai fait beaucoup

d'envieux. »

14 février.

« Nous dinâmes en famille avec mon frère Jacques, mon beau-frère de la Martellière et M. Godefroy de Suresnes; il ne vint le soir que madame de Peyronnet; on fit après-diner toutes sortes de jeux ct de mascarades; nous ne nous quittâmes qu'à deux heures du matin. Ces paroles flatteuses de l'Empereur m'avaient causé tant de joie que je ne pouvais plus me décider à me coucher. Je restai longtemps sans dormir à me rémémorcer toute celte scène dont les moindres détails s'étaient gravés dans mon

esprit. »

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