‹ Souvenirs du lieutenant général vicomte de ReisetChapitre 54 sur 78 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Février et Mars 1809.

Nouvelles tournéesde recrutement.— Pontoise.— M.de Lameth. — Lettre à Amélie de Fromont. — Surcroit de besogne. — Responsabilité de Reiset. — Difficulté d'avoir un congé. — Date approximative de son mariage. — Derniers préparatifs, l'alliance, les gants, les toilettes. — Sa mère lui donne l'argenterie. — Grand concert dans la salle des maréchaux. — Napoléon sur le trône impérial. — Coup d'ail féerique. — Joséphine, sa toilette sun élégance. — Son air de jeunesse. Sa bonté et son caractère. — Grand diner à la préfecture. — Le vice connétable. — Le duc de Dantzick.

15 février.

« Je repars en tournée de recrutement; nous allons coucher à Pontoise; nous logeons chez le sous-préfet, M. Vannier, qui habite un vieux monasière sur une hauteur où nous avons eu peine à arriver par des chemins abominables.

C'est à un bon quart d'heure de la ville; on nous reçut bien, mais nous fûmes mal logés. »

16 févricr.

« Après avoir déjeuné, nous allons à pied à Pontoise, qui est une ville détestable; nous faisons notre opération et nous revenons ensuile diner à l'ermitage de M. Vannier, qui est un homme fort âgé. Sa femme était là également; nous jouâmes à la bouillotte. »

17 février.

« Mème journée jusqu'au diner que nous allons faire au château d’Aulny, chez M. Charles de Lameth ‘. J'y vis Théodore de Lameth et sa femme et M. et madame de Nicolaï. Il y avait là aussi un M. de Boisne, fort riche, avec sa femme et sa belle-sœur, qui sont Anglaises. C'est un ami

4. Charles-Malo-François comte de Lameth, d'une vieille famille de Picardie, né en 1753, mort en 1832. Il avait déjà combattu en Amérique avec le maréchal de Rochambeau, et commandait un régiment lorsqu'il fut envoyé comme député aux ÉtatsGénéraux par la noblesse de l'Artois. Il se fit remarquer par ses idées libérales, mais fut forcé d’émigrer en 1392. Il rentra en France après le 18 Brumaire et reprit du service en 4809. Il devint lieutenant général en 1814 el député de Pontoise cn 1821.

Son frère Théodore comte de Lameth, né en 1756, mort en 1854, avait fait avec lui la guerre d'Amérique et était maréchal de camp en 1791. Il fut député du Jura à l’Assemblée législative puis député de l'Oise pendant les Cent Jours.

de madame de Verlamy. Il vint aussi quelques autres personnes, mais nous ne restâmes que jusqu’à dix heures. »

19 février.

« Je vais à Paris à l'audience de l'Empereur et reviens aux Français le soir avec ma belle-sœur Colette. Nous avions diné chez Bronner. »

« Nous commençons notre opération de conscription à Versailles; le soir je vais chez madame de Vertamy et au spectacle. »

A MADEMOISELLE AMÉLIE DE FROMONT Au château de Vic-sur-Aisne.

99 février.

« Je suis bien en retard, ma chère amie, vis-àvis de vous; depuis quelques jours je ne vous écris que quelques lignes, mais je vous assure bien que ce n'est pas ma faute; mon plaisir est d’être avec vous et de causer avec vous, vous

le savez sans qu'il soit besoin que je vous le

répète. Je suis interrompu vingt fois par jour dans toutes mes occupations, et ce que je remets à plus tard, je ne trouve plus le temps de le faire; c'est un défaut d'ordre dont je me corrigerai avec volre aide, je l'espère.

Je sors encore d’une séance de recrutement ; j'y passe quelquefois enfermé six ou sept heures sans autre besogne que de décider la validité ou la non validité d’un individu; c’est autant de temps perdu pour moi, et quand je sors de là, il est cinq heures et souvent plus; ensuite, 1l faut diner, et souvent dans la soirée je donne audience à mon quartier-maître, puis je dicte des lettres de service qui sont pour la plupart bien importantes. Hier, nous avons travaillé jusqu’à deux heures du matin, et aujourd'hui j'étais à cheval avant sept heures, pour voir mes chevaux et passer en revue un détachement que j'ai à faire partir pour l'armée; tous les dépôts partent d'ici, et par une faveur particulière je reste seul avec le 3° régiment. Nous changeons de quartier, nous nous repairons et je profite du moindre instant pour examiner et

voir ce qui nous convient; on me consulte, sans

cesse et pour décider, il faut avoir été sur les lieux, or je suis malheureusement logé si loin du quartier que je perds en allées et venues un temps considérable. Si vous ajoutez à cela que j'ai une correspondance suivie avec nombre de personnes et que l'on me réclame souvent à la préfecture, vous verrez que vraiment, je n'ai pas une minute de liberté. Voilà, ma bonne amie, une longue explication sur ce que j'ai à faire, non pour vous faire des excuses, mais pour que vous sachiez bien ce qui en est. Je voudrais aller demain aux Tuileries, mais je ne sais en vérité si je pourrai quitter d'ici. Je suis un peu embarrassé relativement au congé dont j'ai besoin. Si je le demande et qu'on me le refuse, comme cela est à craindre, je ne pourrai partir. Si je ne le demande pas, il me sera facile de m'en aller sans rien dire, mais je ne pourrai m'absenter plus de deux jours, et ce serait insuffisant. Je recois lettres sur lettres pour hâter des confections, pour mettre des hommes à cheval; il est des choses importantes à suivre et des réponses à donner au ministre

pour lesquelles je n'ose m'en rapporter entière-

ment à celui qui me remplacerait; d'ailleurs, j'ai des revues à passer, des chevaux à recevoir. Ce sont des devoirs sérieux avec lesquels je ne puis capituler, car je suis seul responsable. Je partirai donc d'ici probablement mardi 28, j'arriverai le 4‘, resterai les 2, 3, 4; et le 5, je me remettrai irrévocablement en route. Je compte que vos bons parents vous laisseront partir avec moi dimanche en huil; on ne parle que de guerre à Paris, et si je suis obligé de quitter Vic je voudrais au moins me trouver auprès de vous pendant les derniers moments qui me restent peut-être à passer ici. Je causerai de tout cela avec vous, et j'espère en savoir davantage à mon retour de Paris lundi. Je vous ai demandé la mesure de votre doigt pour une alliance, je voudrais bien aussi avoir un gant pour vous en rapporter. Encore neuf jours, ma bonne Amélie, et nous serons, j'espère, entièrement l'un à l'autre, heureux d’être enfin réunis après un si long éloignement; soyez assurée que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que vous trouviez près de votre époux tout le bonheur dont vous êtes digne. J'ai un bon cœur et beau-

coup de franchise, mais j'ai aussi beaucoup de défauts; vous les connaissez tous et vous m'en corrigerez;, je ne vous demande en attendant qu'un peu d'indulgence.

» Je viendrai avec ma calèche; il y a bâche et malle pour vos effets. Je vous adresse outre cela deux autres grandes malles qui partiront demain par la diligence; je pense que ce sera suffisant. Vous y trouverez votre redingote et les robes envoyées par la couturière d'après vos ordres. Ma bonne mère s’est chargée de nous donner le linge et l’argenterie; nous ferons ensemble notre choix.

» Adieu, ma bonne Amélie, je vous embrasse bien tendrement.

23 février.

« J'allai le matin à la conscription; le soir je me rendis aux Tuileries où 1l y avait grand concert dans la Salle des maréchaux. L'aspect de la salle était vraiment féerique. Trois rangées de femmes en grande parure, couvertes de plumes et de diamants, occupaient les deux côtés, tandis

que derrière elles se tenaient les membres de la

maison de l'Empereur et de l'Impératrice, revètus des grands costumes que comporte leur charge; puis une foule de ministres, de maréchaux, de conseillers d’État en riches uniformes. L'Empereur est entré par une porte de côté qui communique avec ses appartements el a gagné l’estrade sur laquelle se trouvait son fauteuil de velours rouge garni de crépines d’or avec un N également tout en or. Près de lui s'est assise l’Impératrice, entourée de princesses et des membres de la famille impériale alors à Paris. A côté du trône élaient rangés les ambassadeurs et les représentants des gouvernements étrangers.

L'impératrice était vètue d'une magnifique robe de velours vert brodée d'or et portait sur ses cheveux noirs frisés et serrés sur les tempes, un diadème formé d’une resplendissante couronne de diamants. Élégante sans être jolie, sa distinction native, sa démarche si souple et si harmonieuse en tout la mettraient au premier rang si elle ne l'occupait déjà; mais son aisance et sa simplicité sans égale font paraitre naturelle la magnificence de sa toilette et l'éclat éblouissant de ses pierreries. Sa taille est toujours superbe

et son visage a gardé une jeunesse qui rend invraisemblable l’âge qu'elle a réellement‘. Mais il faut ajouter que pas une femme de la cour n'a poussé plus loin le bon goût dans la parure ni la science dans l’ajustement. Malheureusement ses dents mal rangées el grisâtres viennent déparer sa bouche, qui est pourtant fort petite, et gâter la grâce de son joli sourire.

» Elle est née à la Martinique, où la famille Tascher de la Pagerie, qui est originaire du Blaisois, avait une bonne situation; elle a toutes les grâces et tous les défauts d’une créole, mais on peut dire que par sa simplicité naturelle, elle est tout à fait grande dame; du reste on la dit royaliste et dévote; elle aime à s’entourer le plus possible des gens de l’ancienne cour et fait beaucoup d'avances au Faubourg Saint-Germain. Ea revanche elle a toujours eu horreur des jacobins et elle n'est pas en odeur de sainteté auprès des anciens conventionnels.

» Le coup d’œil qu'offrait cette estrade située

1. Joséphine, née aux Trois [lets à la Martinique, en 1763, était alors âgée de près de quarante-six ans, tandis que Napoléon n’en avait encore que quarante.

au fond de la salle et sur laquelle était réuni tout ce que la France et même l'Europe compte de plus grand, était réellement incomparable, et il faut avoir assisté à une pareille fête pour se rendre compte de ce qu'est un semblable spectacle. »

94 février.

« À la conscription dans la matinée, M. de Laumont me confia le secret de Delphine (?); dans l’après-diner, je fus me promener avec Leblanc en cabriolet dans le parc et au grand Trianon; nous parcourûmes un moment les jardins et revinmes diner à la préfeclure en passant par Saint-Cyr. Le soir il vint madame de B..., qui doit avoir été bien belle femme; c'est une ancienne actrice dont M. de B... s'est épris; il l’a retirée du théâtre et l'a épousée. Il vint aussi le payeur général, M. de la Croix, et l’évèque, M. de la Roche. Je quittai la préfecture de bonne

heure pour rentrer travailler chez moi.

1. Le baron Louis Charrier de la Roche, premier aumonier de l'Empereur, né à Lvon en 1538. sacré en 1794.

21 février.

J'ai été hier chez le vice-connétable‘, qui m'a très bien reçu et m'a fait beaucoup de promesses. J'ai été ensuite aux Tuileries, où il y avait revue et dont nous n'avons pu sortir qu'à quatre heures. J'y ai vu nombre de personnes et beaucoup de grands personnages, dont plusieurs m'ont fait des invitations à diner, que j'ai dû refuser en vue de mon départ. Je n'ai accepté que chez le duc de Dantzick?, qui me veut du bien, et qui m'a toujours témoigné de l'amitié sans doute en qualité de compatriote.

1. Alex. Berthier, vice-connétable, prince de Neufchätel et de Wagram, duc de Valengin, né à Versailles en 1753, mort en 1815, avait fait ses premières armes pendant la guerre d'Amérique et était en 1789, major général de la garde nationale de Versailles. Après s'être rallié à la Restauration, il se trouva dans une perplexité cruelle au moment des Cent Jours; ne voulant faillir ni à son devoir ni à son ancienne amitié pour Napoléon, il se retira à Bamberg, où il fut assassiné d’une façon mystérieuse par une troupe de gens masqués.

2. Le maréchal Lefebvre, duc de Dantzick, né en 1555. Il était Alsacien comme Reiset, et comme lui avait dû entrer dans les ordres. fl servait dans les gardes francaises au moment de la Révolution.

nn CHAPITRE XXIV Mars 1809.

Départ pour Vic-sur-Aisne. — Arrivéc au château. — La célé- bration du mariage est décidée pour le soir même. — " Jacques de Reiset et le baron de la Martellière sont les témoins de Tony. — La cérémonie à la mairic et à l’église,

— Usage ancien de se marier à minuit. — Absence du

baron Louis Clouet, beau-frère de Reiset. — Madame de

la Bruchoilerie, M. Clément de Ris, Madame d’Aumont. —

Absence du duc de Gaëte. — Colette de Reiset retenue

auprès de ses enfants. — Rentrée au château. — La journée

du lendemain. — Retour à Versailles. — Lune de miel. —

Ordre subit de départ pour Strasbourg. — Bruits de guerre

— Désespoir d'Amélie. — Visite au général Hulin. — Espoir

d'un répit de quelques jours. — Ordre définitif de départ.

— Cruelle séparation. — Fermeté de Tony. — Les nouveaux succès qu’il allait remporter dans la campagne d'Autriche.

9 mars 1809.

« Je pars de Paris à onze heures du soir, en poste dans ma calèche avec mon domestique Antoine, pour Vic-sur-Aisne, où j'arrive le matin avant dix heures. Je suis reçu au château par M. Clouet, ces dames à cette heure matinale

de se marier au milieu de la nuit, mais c'est un vieil usage qui a subsisté dans beaucoup de provinces; dans le Soissonnais tout le monde en use de même, à l'exception des gens du commun, mais j'y trouvai pourtant un grand avantage : celui d'échapper aux compliments des importuns. C'est aussi aux chandelles que s’est mariée ma belle-sœur Henriette lorsqu'elle a épousé Louis Clouet il y a quelques années; il est en ce moment bien loin de nous, retenu au fond de l'Espagne, et je regrettai bien sincèrement son absence. 1l y avait là sa sœur, madame de la Bruchollerie, qui est veuve d’un ancien avocat général de la Chambre des Aides et sa fille mademoiselle Virginie de la Bruchollerie; puis M. Clément de Ris, commandant de la Légion d'honneur, colonel au 6° dragons, et Émile Clément de Ris, qui est officier au même régiment, puis les deux jeunes demi-frères d'Amélie, Antoine et Télémaque, qui n'auraient eu garde de rien manquer, et enfin madame d'Aumont :.

1. Marie-Louise Klein, mariée à Louis-Marie d’Aumont, député aux États-Généraux et qui tenta vainement de faire évader Louis XVI à plusieurs reprises.

madame de Belly la jeune resta à coucher au château.

» Le 5 mars la journée se passa comme la précédente; je fis connaissance dans ce voyage avec Charles et sa femme; lui me parait un franc et loyal garçon, sa femme est jolie et fort gentille. Elle est née de Jusselin. Après le diner nous nous mîimes en route; Amélie vint avec moi dans ma calèche, Martellière nous suivit dans son cabriolet et Jacques partit dans le sien pour Mayence.

» Le 6 mars, nous arrivâmes à neuf heures du matin à Paris, où ma belle-sœur Colette vint aussitôt nous voir; nous dinâmes le même soir chez mon oncle et l'on fit le meilleur accueil à Amélie. Colette s'en occupa beaucoup pendant plusieurs jours.

» Du 7 au 41 mars, nous n'avons rien fait de bien marquant; nous sommes restés chez nous le soir, excepté quand nous avons diné chez mon oncle : notre plus grand désir était de rester entièrement l’un à l’autre; notre logement est en face du château et vis-à-vis la préfecture ; nous avons élé seulement une fois au spectacle et une fois à Feydau.

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