INSURRECTION A ROME
des maisons, l'abandonnèrent. A chaque instant on m'instruisait du malheur de nouvelles victimes. On ne pouvait plus communiquer d'un quartier, même d'une rue à l'autre, lorsqu'une colonne d'insurgés se flt voir venant de la place Navone, et marchant sur mon logement. J'envoyai à sa rencontre ma faible garde, — douze à quinze hommes; — elle fit quelques décharges qui ébranlèrent un instant les plus audacieux, mais elle fut contrainte de plier. La voyant revenir, je me déterminai à monter à cheval et à me faire jour. Ma garde reçut l'ordre de rentrer dans la maison et de s'y barricader. Ayant mis le sabre à la main, nous passâmes au galop dans la rue del Popolo jusqu'à la place de Venise, recevant des coups de fusil çà et là, et une décharge venant de la rue qui de cette place conduit au palais Colonna; je n'eus qu'un homme de suite tué et un autre blessé.
Poursuivant ma route pour tâcher de rejoindre mes troupes au delà de la ville, je rencontrai vers le Forum la tête de la colonne du général Maurice Mathieu qui, n ayant pu communiquer avec moi, et ayant appris ce qui se passait dans la ville, s'était aussitôt mis en marche pour y pénétrer. C'était le 30» d'infanterie de ligne, colonel d'Arnaud, — actuellement lieutenant général avec une jambe de bois; — il s'était fait jour. Je revins sur la place de Venise, d'où je distribuai des compagnies par toutes les issues; elles faisaient feu dans les rues, sur les maisons, aux croisées, et balayaient tout devant elles. Les ordres parvinrent partout, et, au bout de deux heures, le calme fut rétabli; personne dans les rues ni aux croisées, car dès qu'elles s'ouvraient, on tirait dessus. Heureusement que l'ennemi était encore à une journée de marche ; autrement il eût été impossible de calculer les malheurs qui seraient résultés de cette journée.
Je pense encore aujourd'hui que, sans le départ intempestif du général en chef, ou s'il l'eût seulement effectué la nuit, ainsi que je l'en avais supplié, nous eussions par notre présence imposé à la multitude qui, comme je l'appris depuis, croyait à Tévacuation complète et que les troupes, occupées par les Napolitains, tourneraient la ville par la vieille route.
Je profitai du calme de la nuit pour compléter mes dispositions, tant au dehors qu'au dedans. On imprima, afficha et publia une proclamation qui demeura sans effet, car, quelques heures après le jour, des groupes se formèrent ; mais je ne leur laissai pas le temps de se concentrer, et des charges de cavalerie les dispersèrent. La tranquillité fut maintenue, malgré la présence de l'ennemi qui arrivait en vue de nos postes.
J'avais défendu de laisser passer aucun parlementaire, la ville devant être évacuée dans la soirée. Ayant tout réglé, tandis que Ton portait les derniers moyens au fort Saint-Ange qui n'était pas compris dans la con> vention, que l'on fabriquait et distribuait le pain au fur et à mesure de la cuisson, je me rendis à la porte Saint- Jean de Latran. Chemin faisant, je rencontrai un aide de camp de Mack qui, introduit par un malentendu, venait me sommer de livrer la ville ; je lui fis rebrousser chemin. Arrivé au dehors, le colonel napolitain Molitemo et un général de cette nation dont j'ai oublié le nom me réitérèrent la sommation avec assez d'arrogance. J*avais un bon détachement masquant une forte embuscade et des pièces d'artillerie chargées à mitraille ; l'officier supérieur qui commandait et qui avait entendu les menaces de ces messieurs me dit à l'oreille : c Voulezvous me permettre de charger? — Non, lui dis-je, point d'affaire aujourd'hui; mais demain nous pourrons les faire repentir de leur audace, peut-être même ce soir. »