INCIDENTS DIVERS
joyeux d'avoir conservé son poste, il n'y eut pas moyen, jusqu'à notre arrivée, de le tirer de sa sécurité, et il nous fit manquer par là de très bonnes captures. Pour sa justification, il me dit qu'il avait craint qu'on ne lui tendit des pièges, qu'il avait soupçonné mes espions de servir l'ennemi, quoiqu'il n'y eût pas à se tromper sur les signes de reconnaissance convenus, surtout mon canon se faisant entendre et se rapprochant; mais telle est la pusillanimité de quelques hommes : tout les efifraye, leur fait peur, lorsqu'ils ne sont plus conduits comme par la main \
Le général en chef m'avait précédé, sur l'avis que Rome était évacuée; je le joignis à Ponte-Molle. Il m'apprit qu'une colonne ennemie, qui n'était pas arrivée à temps pour traverser la ville et suivre le général Mack, qui se retirait sur Albano, s'était arrêtée à la vue de quelques-uns de nos éclaireurs, et que son chef d'étatmajor Bonnami, ayant parlementé, lui avait accordé trois heures pour se décider à mettre bas les armes. € Fort bien, lui dis-je, excellente vue, bien imaginée pour donner à cette troupe le temps de fuir par les Présides ! » La jonction s'était pourtant opérée avec le général Kellermann, qui, comme je l'ai dit^ suivait cette troupe qu'il n'avait pas jointe depuis son départ de Borghetto à Civita-Castellana, parce qu'il avait pris la vieille route de Rome, tandis que l'autre marchait à peu près parallèlement par celle de Monterosi, Bucano, la Storta, et avait pris une position masquée par des mamelons.
Le général Bonnami vint à nous et dit avec emphase : « Nous tenons cette troupe, dans une heure elle aura déposé les armes. — Oui, répliquai-je, si elle est encore là. Peut-on supposer qu'une troupe qui a derrière elle une communication libre et qui est commandée par un émigré, le comte Roger de Damas, viendra se rendre
aussi bénévolement? — Pourquoi pas? dit-il; je les ai menacés de ne faire aucun quartier; et voyez, ajouta-t-il, leurs vedettes sont là. — Belle preuve! dis-je; sans doute elles sont là et couvrent le mouvement ; elles y resteront tant qu'on les y laissera; et puis, pour exécuter votre menace, il faudrait que l'ennemi fût entouré, et ses derrières sont libres f i Le général en chef, qui était resté silencieux pendant ce colloque, et piqué demes observations : « Eh bien ! dit-il, voyons ce qui en est. » Il en était ce qu'il était si facile de prévoir : plus personne! Il fallait alors suivre; mais le peu de nos troupes qui étaient en avant s'étaient reposées, dispersées, croyant à un armistice, et les miennes avaient fait halte en arrière, de sorte qu'il fallut quelque temps pour ramasser un peu de cavalerie. A une lieue environ, elle rencontra une sorte d'arrière-garde très bien postée ; on escarmoucha, mais sans autre résultat, et, la nuit survenant, on rappela ce détachement.
Je demandai des ordres, et Ton me dit de garder Ponte-Molle et la ville; j'observai que le poste important était la route de Naples; on me répondit que Ton y pourvoirait, et néanmoins j'envoyai un régiment à la porte Saint-Jean de Latran; un autre en réserve au Colisée et sur la place de Venise. Ainsi échelonné, j'allai voir les Torlonia pour avoir des nouvelles, le commandant du fort Saint-Ange ne sachant rien, et je rentrai à mon ancienne demeure, d'où j'étais parti dix-sept jours auparavant; à deux près, j'avais rempli mon engagement, ma promesse.
Vers onze heures du soir, je fus averti par le poste de Saint-Jean de Latran et par le général Championnet qu'une troupe ennemie s'avançait de ce côté, et lui-même, très troublé, arriva avec son état-major, c Soyez sans inquiétude, lui dis-je, j'ai pourvu à tout; mes réserves