‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 120 sur 262 · MARCHE SUR PLAISANCE · texte numérisé non relu

MARCHE SUR PLAISANCE

m'avaient suivi; je me sentais hors d'état de conserver le commandement et de conduire l'armée; j'en offris la remise au plus ancien, qui se récusa, et successivement aux autres. La position était difficile, chacun le sentait; OD m'observa que la grande armée ennemie était encore éloignée; que, d'après le projet de jonction de l'armée d'Italie et de celle de Naples, qui devait avoir lieu sous quelques jours, et d'après les marches calculées des deux côtés, soit à Parme, soit à Plaisance, elles auraient naturellement un chef en Moreau; que je pourrais aussi bien me faire transporter à Gênes par Bobbio que par la route que nous venions de suivre, et môme par la vallée du Pô, nos succès ne devant pas être douteux après cette jonction. Ces motifs me décidèrent et des ordres furent donnés pour continuer le mouvement. On poussa donc en avant sur les points de rendez-vous, tout en manœuvrant à droite vers le Pô, répandant le bruit d*un passage pour secourir Mantoue, en réunissant quelques moyens, afin d'attirer les forces ennemies sur la rive gauche.

Embarrassé des prisonniers, parmi lesquels quelques officiers supérieurs et grand nombre d'inférieurs, je les fis conduire à leurs avant-postes sur Ferrare, avec convention d'échange et promesse de ne point servir jusqu*à ce qu'elle fût exécutée; le matériel, afin de nous alléger, fut conduit au fort Urbin. Je fis même donner aux officiers des secours d'argent, quoiqu'ils fussent peu éloignés de leurs troupes; mais, loin d'observer l'engagement consenti, les Autrichiens eurent la mauvaise foi de retenir prisonnier à leurs avant-postes le détachement de cavalerie qui les escortait pour leur sûreté. Us me suivirent avec leurs débris augmentés de quelques renforts, mais sans beaucoup m'inquiéter; je ne doutais point que, tôt ou tard, ils tomberaient en nos mains, si

la jonction avait lieu et, par suite, le gain d'une bataille décisive.

Le général Victor avait débouché par Castelnuovo sur Parme ou Plaisance, poussant devant lui une division autrichienne qui vint prendre position sur le Tidone. C'est entre ces deux villes, je crois, que ce général me fit remettre une lettre de Moreau annonçant encore de l'hésitation sur la marche du reste de son armée, soit pour suivre la division Victor, soit pour déboucher par Bobbio ou enfin par la Bocchetta; même le jour du départ pour l'un ou l'autre point était incertain; cependant il annonçait comme probable le 20 ou 21 prairial, et nous étions au 26, en sorte que, supposant vingtquatre heures de retard, d'après le calcul et la difficulté locale des marches, — car il n'avait point d'ennemis sur les deux premières directions, — notre jonction devait s'opérer, comme je l'ai dit, à Parme ou Plaisance, au plus tard du 26 au 28.

Les obstacles étaient seulement de mon côté; mais j'avais annoncé positivement, peut-être trop témérairement, que je les surmonterais, et j'avais en efl'et réussi, en renversant le corps ennemi qui m'avait attendu au débouché des Apennins, même sans le secours des deux divisions venant de Bologne. Dans l'attente de l'armée dltalie, je continuai rapidement ma marche sur la Trebbia et le Tidone, où j'ordonnai de prendre position sans rien engager, attendu que j'avais deux divisions en arrière manoeuvrant sur le Pô et que j'avais rappelées pour les mettre en ligne. L'ennemi avait jeté un détachement dans la citadelle de Plaisance; il fallut en garder l'entrée et laisser en deçà de la ville une arrièregarde pour arrêter les débris du combat de Modène qui nous suivaient de loin.

Mes souffrances étaient beaucoup augmentées par le

mouvement de la voiture dans laquelle j'étais couché. J'attendais Moreau avec anxiété, et je n'en avais plus de nouvelles. Je pressai la marche des deux divisions détachées, leur prescrivant de venir en toute hâte se mettre en ligne sur le Tidone. C'est le 29 (1) que les autres prirent position. Celle de Victor, déjà établie, échangeait quelques volées de canon; malheureusement, de sa personne, il était resté à Plaisance, où j'étais moi-même, mais sans qu'il m'eût fait connaître cette circonstance; il avait remis au général de brigade Charpentier le soin d'établir sa division. Celles de Dombrowski et de Rusca arrivèrent successivement. Tous avaient l'ordre de ne rien engager; Rusca, malgré les observations du général Charpentier, s'obstina à vouloir forcer le passage du Tidone; il réussit en partie, mais fut bientôt repoussé, malgré l'appui des deux autres divisions, qui furent forcées de prendre part à ce combat malencontreux, et toutes les trois mises en désordre. Ma situation ne me permettant pas de monter à che« ▼al, j'avais donné le commandement des quatre divisions en ligne (2) au général Victor pour prendre position sur le Tidone et rejeter l'ennemi de l'autre côté; mais ce général était resté à Plaisance, à mon insu ; dès lors, plus d'ensemble, et c'est en grande partie à cette cause que fut dû le désordre qui suivit l'engagement. De Plaisance j'entendais le feu, mais sans en prévoir ni même «n redouter les conséquences, la grande armée alliée ne pouvant encore être entièrement réunie, et devant d'ailleurs être inquiétée sur son flanc droit ou ses derrières, si Moreau s'était porté sur ces points , ce qui devait être, puisqu'il ne paraissait pas à notre gauche

(1) 29 prairial an VII (17 juin 1799), première des trois journées de combat dont l'ensemble porte le nom de bataille de la Trebbia.

(2) Victor, Dombrowaki, Rusca et Salm.

et que je n'avais plus de nouvelles ni de sa marche ni de sa direction. Notre jonction avait toujours été le but principal de nos mouvements, surtout des miens, pour attirer les forces ennemies devant moi et le dégager, lorsqu'il était dans le Piémont, autrement cette jonction était opérée, du moins virtuellement et par communication, lorsque j'arrivai en Toscane, et sans la difficulté de transport du matériel par mer, les troupes pouvaient se réunir par la Corniche à Gènes, comme on l'a fait depuis; mais les opérations par la vallée du Pô devaient avoir des résultats plus importants, si les mouvements des deux armées eussent été simultanés, comme il avait été convenu dans le principe, et je demeure encore convaincu aujourd'hui, à près de vingt-cinq ans que ces événements ont eu lieu, que les succès étaient infaillibles s'il n'y avait pas eu de l'hésitation du côté de Moreau.

Par une inversion de marche, du motif de laquelle je n'ai plus le souvenir, le général Salm, qui commandait l'avant-garde, se trouvait en queue des autres divisions qui reprenaient position sur le Tidone, mises en désordre et se refoulant sur la sienne. 11 eut la présence d'esprit et l'habileté de se jeter à droite de la route et de s y mettre en bataille; l'ennemi, qui suivait vivement, se trouva ainsi exposé à un feu de flanc qui le força de rebrousser chemin. On me rendit compte de ces événements, et je prescrivis de prendre une position intermédiaire entre le Tidone et la Trebbia; mais on m'objecta qu'il ne s'en trouvait point de convenable et qu'il était préférable de repasser la Trebbia, où déjà beaucoup de fuyards étaient arrivés. Je consentis, quoique ce ne fût pas une position autrement que de ralliement; ce torrent était large et guéable presque partout. Seulement, Salm reçut l'ordre de se maintenir là où il se trouvait, pour

couvrir Tarmée, former son avant-garde et l'éclairer. Les divisions Montrichard et Ollivier, encore en arrière, eurent celui de presser leur mouvement pour venir se mettre en ligne et nous appuyer. Il était dès lors évident que les ennemis avaient également forcé de marche et 86 rassemblaient ;8ur le Tidone ; mais où était l'armée d'Italie? sa direction? C'est ce que j'ignorais.

Sans la jonction, la prudence me commandait de ne point hasarder le sort d'une bataille si disproportionnée en forces ; il fallait donc me retirer; mais si je m'en allais et que l'armée d'Italie arrivât par les montagnes dans la confiance de rencontrer celle de Naples, elle se trouverait à son tour isolée et exposée à une perte cer-' taine. Quelle excuse donner, sans avoir mesuré mes forces? On n'eût pas manqué de crier à la trahison. Mais, à défaut de cela, on a prétendu, à l'armée d'Italie, que par ambition personnelle je m'étais hâté de livrer bataille avant la jonction. On verra, par la suite de cet écrit, combien cette opinion avait peu de fondement, et d'ailleurs ma situation seule était une véritable cause d'empêchement. Je passai une nuit de tourments par la crainte d'être attaqué le lendemain matin, avant la réunion de toutes mes forces, et aussi que le désordre de la soirée ne fût pas encore réparé.

Le jour parut enfin. Après les rapports des reconnaissances, je me fis portera Borgo Sant' Antonio, près de la Trebbia, et de là sur ma ligne, que je trouvai établie en bon ordre. Le général Salm et les autres généraux vinrent me rendre leur rapports et observations; je fis quelques rectifications, entre autres celle de marquer la place où l'avant-garde devait se mettre en ligne, si elle était forcée de se replier; les deux divisions en arrière, que je rappelais à marche forcée, seraient en réserve. Tout paraissait tranquille et nos troupes semblaient dis-

posées à bien recevoir l'ennemi, que je me proposais de prévenir aussitôt l'arrivée des deux divisions, s'il n'entreprenait rien jusque-là. Le général Salm, confiant dans ses troupes et dans sa position, qu'il me convenait de conserver autant que possible, avait l'ordre précis de ne point s'engager isolément; dès les premières démonstrations sérieuses, il devait se replier immédiatement, pour prendre sa place dans la ligne. Il était tellement confiant dans la tranquillité apparente de l'ennemi, qu'il me demanda la permission d'aller passer quelques heures à Plaisance; je le fus moins, lui refusai et fis très bien, car, peu après, examinant avec ma longue-vue ce qui pouvait se remarquer, j'aperçus à quelque distance, vis-à-vis de notre gauche, une troupe à cheval en observation. Salm prétendit que c'était une de ses reconnaissances de cavalerie ; je lui répondis qu'elle nous faisait face, et que si ce détachement était l'un des nôtres, il nous tournerait naturellement le dos; mais il n'était pas facile à convaincre. J'envoyai reconnaître, quoique à peu près certain de mon coup d'oeil, f Allez, lui dis-je ensuite, rendez-vous au galop à votre poste; voilà ce détachement observateur qui s'avance; il éclaire sa troupe, d'autres se montrent. Vous allez être attaqué; faites vos dispositions pour vous replier. » Il partit.

Le feu ne tarda point à commencer, et comme il y avait apparence que les forces de l'ennemi, par la nature du terrain boisé, n'étaient pas encore découvertes, Salm me fit demander un bataillon de grenadiers, en assurant qu'avec ce renfort il se maintiendrait dans sa position. J'en jugeai différemment, tout en lui envoyant ce bataillon, mais pour le soutenir et s'échelonner, avec l'ordre réitéré plusieurs fois de se retirer, ce que malheureusement il ne fit qu'à la dernière extrémité, et ce qui faillit nous compromettre gravement. Au premier coup de

canoD, ma ligne fut sous les armes. Notre avant-garde se retira enfin; le feu augmentait progressivement; je vis paraître, à la suite de nos troupes, cinq énormes colonnes et beaucoup de cavalerie : des blessés, des fayards accouraient. Salm, serré de près, continuait à se replier en combattant; blessé d'un coup de feu, il remit le commandement au général Sarrasin qui, blessé à son tour, le donna au vaillant colonel Lahure; celui-ci ne tarda pas à éprouver le même sort. Les troupes, se voyant sans chef et ignorant leur ordre de bataille à prendre dans la ligne, repassèrent la Trebbia en désordre sur un autre point, et masquèrent le feu d'artillerie et de mousqueterie qui devait les protéger. Si, en ce moment, l'ennemi, qui continuait à s'avancer, eût tenté on effort, je ne sais ce que nous serions devenus. Enfin, mon front se démasqua et mes batteries commencèrent à tirer. Les Austro-Russes firent sur ma ligne une vigoureuse attaque, qu'ils renouvelèrent plusieurs fois sans pouvoir nous ébranler; leurs forces étaient nombreuses, leurs cris, leurs hurlements auraient épouvanté toute autre troupe que des Français. Enfin ils reculèrent; le feu d'artillerie diminua successivement de part et d'autre , et cessa tout à fait vers dix ou onze heures du soir.

Nous avions déjà assez de blessés. Une telle proximité des deux armées exigait là plus grande surveillance; nous passâmes la nuit sous les armes. Les deux divisions en arrière arrivèrent ; il leur fallait un peu de repos. Elles s'arrêtèrent provisoirement en seconde ligne, tandis que la première se reformait et faisait à son tour des dispositions offensives, si l'occasion se présentait, plutôt que de continuer la défensive.

Au point du jour, les armées se trouvèrent en présence sur les deux rives de la Trebbia. La canonnade com-

mença, mais sans beaucoup d'effet; elle diminua sensiblement après quelques heures et cessa ensuite de part et d'autre. On mit les armes en faisceaux, comme s'il y avait eu convention. Pendant la nuit, j'avais résolu de prendre l'offensive, sans considérer les forces supérieures de Tennemi. J'avais d'excellentes troupes, et le caractère français est plutôt fait pour Tattaque que pour la défense; on la désirait vivement. L'ennemi ne devait pas s'attendre à être prévenu. Toutes les dispositions étaient faites et réglées pour neuf heures du matin, de sorte qu'il n'y avait qu'un signal à donner; mais il n'eut lieu qu'à midi, car, malgré des ordres réitérés, il fut impossible de tirer la division Montrichard de ses bivouacs. Elle vint enfin, mais sans son général, resté en arrière. Au premier mouvement pour prendre les armes, l'ennemi se rangea en bataille et le feu commença. Mes colonnes passèrent audacieusement la Trebbia et renversèrent la première ligne. Malheureusement la division Montrichard, privée de son chef, détacha une nuée de tirailleurs flanqués par sa cavalerie. Celle de l'ennemi, qui était faible sur ce point, exécuta un hourra pour éloigner ces tirailleurs qui l'incommodaient; ceux-ci, épouvantés, se jetèrent sur la division et paralysèrent son feu. La cavalerie de Montrichard, quoique supérieure, plia et revint en confusion , suivie de l'ennemi, pendant que la division elle-même se retirait en désordre. Ma réserve d'infanterie déployée la protégea, mais la réserve de cavalerie n'ayant pas pris la position indiquée pour soutenir les points vulnérables, il fallut du temps pour la faire arriver; Tennemi en profita pour se rallier et charger à son tour. La trouée laissée par la retraite de la division Montrichard, que j'arrêtai au bord de la rivière où elle se replaça dans la ligne, laissa la division Ollivier exposée à une attaque de flanc; elle fut forcée

à son tour de rétrograder, ainsi que le général Vatrin qui tenait l'extrême droite, mais en très bon ordre ; elle reprit ses positions. Le même mouvement s'opérait sur la gauche commandée par le général Victor qui avait surpris les Russes et les avait mis en grand trouble.

Pendant ces manœuvres, nos réserves de cavalerie étaient arrivées et entraient en action. La confusion dans laquelle l'ennemi fut jeté nous donna le temps de noas rallier et de nous rétablir sur notre ligne défensive. Peu après, renouvelant ses attaques de la veille avec encore plus de fureur, il trouva une ligne d'acier qu'il ne put ébranler; il fit d'énormes sacrifices d'hommes, mais sans succès; enfin, fatigué, épuisé, il cessa ses assauts et reprit ses positions. La nuit vint, mais la canonnade continua de part et d'autre, comme pour faire acte de présence ; elle cessa enfin. On me rendit les comptes les plus tristes sur nos pertes; presque tous les généraux et officiers supérieurs étaient atteints plus on Inoins grièvement ; la perte des troupes en tués et blessés était énorme pour une si faible armée. Ce qu'il y avait de non moins triste, presque toutes les munitions étaient consommées. Tous ces événements s'étaient passés les 29, 30 prairial et 1*' messidor (i).

Point de nouvelles de Moreau ni de l'armée d'Italie, ni du détachement de Bobbio qui avait dû donner en arrière de la droite ennemie. Il était évident que la position des Austro-Russes devant nous n'annonçait point d'inquiétude sur leurs derrières. Nous étions très affaiblis; presque point d'ofQciers généraux ni supérieurs; manque presque total de munitions; une armée formi* dable devant nous; les batteries du château de Plaisance, une autre considérable, de l'autre c^té du P6, battant notre

(1)17, 13 et 19 juin 1799.

route; les débris du combat de Modène, renforcés de quelques troupes du blocus de Mantoue, arrivés sur nos derrières près de Plaisance : telle était notre situation. Nous ne pouvions manquer d'être attaqués le lendemain matin, et si nous éprouvions un échec, tout était perdu. J'avais assez fait pour notre jonction; tant d'efforts devenaient inutiles. Il fallait préserver les deux tiers restants de l'armée pour essayer de sortir de ce mauvais pas et tenter la fortune ailleurs. Il était cependant pénible de quitter un champ de bataille où l'armée de Naples avait montré tant de valeur et acquis tant de gloire; mais son salut avant tout. Les généraux m'ayant fait connaître de leur côté leurs craintes, la supériorité des forces qui leur étaient opposées, leur position hasardée, le manque de munitions et de vivres, je me déterminai à me retirer de ce sanglant champ de bataille, et l'ordre en fut donné pour minuit précis du 2 messidor.

L'année devait marcher sur trois colonnes, laissant derrière elle les grand'gardes et avant-postes formant rideau pour couvrir le mouvement, jusqu'à ce que l'ennemint desdémonstrations pour s'avancer; elles devaient alors promptement se replier sur leurs corps respectifs. La division Montrichard était détachée pour ouvrir le passage sur la principale route que nous devions parcourir, vers Parme et Modène. Il fallait éviter la batterie du Pô et tourner Plaisance; un chemin fut pratiqué pendant la nuit. Après avoir acquis la certitude que tous mes ordres étaient parvenus et m'ètre assuré de leur exécution, l'armée s'ébranla sans bruit à minuit précis pour repasser la Nura; le point de jonction des trois colonnes était indiqué à Cadeo. A peine la division de Montrichard était-elle à une ou deux lieues nous précédant, à peine les colonnes de droite et du centre avaient-

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