ACHÈVEMENT DE LA RETRAITE
quittant ses positions pour rentrer dans l'Apennin; la division Montrichard, par Bologne, devait prendre, en passant au fort Urbin, le convoi de munitions et y laisser l'artillerie et les caissons pris à l'ennemi. Je ne me souviens pas de ce que devinrent les prisonniers; ils furent peut-être rendus au nombre d'environ cinq mille hommes; car dans une pareille marche c'était une grande gène, puisqu'il fallait les garder et les nourrir; ils devaient plus tard être échangés contre pareil nombre des nôtres. Nous regagnâmes ainsi nos anciennes positions des Apennins, sans être inquiétés, quoique suivis. Mon quartier générai fut établi à Pistoïa, en attendant des nouvelles du général Montrichard et de l'armée d'Italie, que je supposais avoir fait un mouvement sur Tortonc, puisqu'elle n'avait pas débouché de nos côtés par où Je l'attendais.
Il serait inutile de suivre le détail des mouvements ultérieurs; tout ce qui concerne les opérations militaires est consigné dans mes registres de correspondance. D'ailleurs ce récit historique n'est que pour vous, mon fils; je le trace rapidement, à bâtons rompus. Ma vie publique et militaire appartient à l'histoire; les documents et matériaux en ma possession pourront servir à l'établir et à rectifier ou réfuter les erreurs, vu la partialité des écrivains qui tracent la conduite des hommes qui ont figuré dans les événements et sur la scène du inonde, sans en avoir été les acteurs ou témoins, et présentent les hommes et les faits suivant leur manière de voir et l'esprit de parti ou de faction qui les anime. La pure vérité est écrite dans ces registres et cette présente notice; seulement j'y ajoute les circonstances qui me touchent particulièrement et qui ne sont point entrées dans les rapports ou dans la correspondance ofQcielle, ayant eu le soin, par bonté, d'écarter dans ce temps-là
ces circonstances particulières, de ménager des hommes qui ne m'en ont pas su beaucoup de gré, parce que j'ai pu les convaincre, verbalement ou par lettres non officielles, de leur conduite lâche ou déloyale envers la chose publique ou envers moi personnellement.
Nous reprîmes enfln nos anciennes positions et rentrâmes en communication avec Moreau et l'armée d'Italie. Celle-ci était, comme je l'ai dit, descendue des Apennins par la Bocchetta et avait eu, au pied des montagnes, un combat avec l'un des corps de la grande armée alliée, le jour même où je me retirais de la Trebbia. Si elle fût descendue plus tôt, il est probable que toutes les forces des généraux Souvorof et Mêlas ne se seraient pas portées sur moi, ayant à craindre pour leur flanc droit et de se trouver entre deux feux, si le petit corps du général Bellegarde, posté au pied des montagnes, était forcé. Jamais le général Moreau n'a expliqué sa conduite, quoique je l'en aie souvent pressé, verbalement, par écrit, officiellement, et sommé publiquement. Pourquoi ces délais? Certes il n'y avait pas de mauvaise intention de sa part, mais bien de l'hésitation, qui était de sa nature. Quant à ses conseillers, c'est autre chose; parmi eux il y en avait un surtout (1) qui, avec plus d'influence et une injuste animosité contre moi — car ce n'était pas seulement de l'inimitié, — a le plus puissamment contribué, comme on me l'a dit depuis, à augmenter cette hésitation naturelle. Peu importent les résultats pour la chose publique, pourvu que l'on satisfasse ses passions I L'explication de ceci viendra en son temps, sur lequel je ne veux point anticiper. Je préfère reprendre le fil des événements. Moreau rentra à son tour dans les positions d'où il était parti, ayant été
(1) Le général Gouvion Saint-Cyr.