PROCÈS DE MOREAU
qui, par la suite, a dégradé de plus en plus son nom, son existence et sa position. II a bien fait de temps à autre quelques tentatives de rapprochement, mais inutilement; j'avais jugé la sécheresse de ses affections. Cependant, à la cour impériale comme à celle des Bourbons, son esprit souple, ses insinuations, ses intrigues avaient plus d'une fois satisfait l'ardeur de son ambition; mais enfin, mieux connu et apprécié, tous les partis se sont comme entendus pour le jeter de côté et le laisser jouir d'une charge à peu près insignifiante par ses fonctions (1) et vivre de regrets, si ce n'est de remords. Je m'étends trop longuement, je le sens, sur ce personnage ; mais c'est parce que j'ai la conviction qu'il m'a beaucoup nui dans l'esprit du Premier Consul, en lui donnant des préventions et en insinuant que j'étais l'ennemi de son pouvoir.
£n 1804 eut lieu le fameux procès de Moreau, dans lequel, en me supposant des liaisons intimes qui n'existaient nullement, on désirait m'impliquer; mais on reconnut apparemment que j'avais la conscience trop nette là-dessus, et on se borna à me surveiller, à épier toutes mes actions; du reste on me laissa tranquille.
Peu après ce procès, le Premier Consul fut élu empereur et le gouvernement, devenant ainsi monarchique, fut environné de ses attributs. Il fallait avoir commandé en chef pour être élevé à la dignité de maréchal ; et quoique cette condition ne me manquât point, je n'ai pas été compris dans cette nomination ni dans les suivantes. Il fallait donc me contenter de croire et de penser que j'avais mérité défigurer sur la liste; avec la fierté naturelle à mon caractère, jointe au sentiment que j'étais l'objet d'une injustice, je ne fis aucune
(1) Il était grand chambellan.
démarche pour détruire de fausses préventions. Je m'en suis applaudi plus tard, les circonstances m*ayant assez favorisé pour arracher le bâton de maréchal à la pointe de mon épée, à la bataille de Wagram.
Dans la même année, la Légion d'honneur a été créée ; je fus d'abord nommé simple légionnaire avec tous ceux qui, comme moi, avaient reçu des armes d'honneur, et ensuite grand ofQcier. Mon nom s'était apparemment glissé inaperçu, car dans la position préventive où je me trouvais, c'était en quelque sorte une faveur.
J'avais signé, comme tout le monde, l'adresse de l'élection à l'Empire, mais plutôt comme moyen de me garantir de tracasseries et de persécutions que par espoir d'y gagner quoi que ce soit. Je n'avais d'ailleurs aucune raison d'opposition, encore moins de jalousie et d'ambition. Mon isolement ne me tourmentait qu'à cause de vos sœurs aînées; une éducation distinguée chez Mme Campan, l'exemple de compagnes qui faisaient de brillants mariages à la nouvelle cour impériale, me faisaient craindre pour elles la contagion de ces positions élevées; mais leur esprit droit, leur jugement précoce, mes conseils et leur tendre affection leur firent comprendre que j'étais innocent de cette sorte de disgrâce, et elles se résignèrent à la situation que le sort leur préparait.
Je venais d'acquérir cette terre de Courcelles ou j'écris et que je vous destine ; mais, malgré les jouissances de la vie champêtre et les charmes du repos, mon ardeur guerrière se réveillait à chaque récit de victoire. Cependant elle s'affaiblit peu à peu, en songeant que ma carrière s'avançait, au point même que ce n'est pas sans quelque effroi que je reçus l'ordre de me rendre à l'armée d'Italie, après cinq ans d'inactivité, pour être à la disposition du prince Eugène Beauhamais, vice-roi et