RAPPEL A L'ACTIVITÉ
commandant en chef. J'étais à la veille de revenir ici avec vos sœurs qui avaient terminé leur éducation et que j'avais retirées de pension; je passais seulement quelques mois à Paris avec elles pendant l'hiver, pour perfectionner leurs talents d'agrément. C'était, je crois, au commencement d'avril que je reçus cet ordre; je leur en cachai d'abord la nature. Le ministre ne m'expliquait pas en quelle qualité je partais et il ne put m'en dire plus long lui-même ; il me montra l'original de la lettre de l'Empereur, remarquable par son laconisme; elle est à peu près restée dans ma mémoire, ainsi dictée : < Monsieur le duc de Feltre, donnez l'ordre au général Macdonald de se rendre en Italie où il recevra de nouveaux ordres du vice-roi, et je lui saurai gré des services qu'il rendra. Signé : Napoléon > (i).
N'ayant que peu de jours pour me reconnaître, il était tout naturel que je songeasse d'abord à la destinée future de vos sœurs. Je sollicitai et j'obtins de l'Empereur qu'elles fussent admises dans la maison d'éducation des filles des membres de la Légion d'honneur à Écouen, dont Mme Campan, leur ancienne mattresse de pension à Saint-Germain, était alors la surintendante. Notre séparation, comme vous pouvez le croire, fut bien douloureuse; elles n'étaient occupées que des nouveaux dangers auxquels j'allais être exposé.
Avant de me mettre en route, il faut que je revienne sur le passé et sur une circonstance qui m'a échappé. Quelques amis, placés suivant leurs convenances près du roi de Naples, Joseph Bonaparte, qui avait le commandement d'une armée française dans ce pays, lui représentèrent que je pourrais être très utile comme y
(1) L'ordre ministériel est daté du 28 mars 1809.
ayant fait la guerre quelques années auparavant. Il m'avait plusieurs fois montré de la bienveillance; ils lai suggérèrent donc de me demander à l'Empereur. Celuici, dirigeant la Grande Armée dans le nord de TAllemagne, avait, je crois, son quartier général à Osterode, pendant le siège de Dantzig, à la suite de la sanglante bataille d'Eylau où les deux partis s'attribuèrent la victoire, quoique, de notre côté, les plus raisonnables et impartiaux l'aient jugée plus que douteuse. L'Empereur consentit et me fit autoriser par le général comte Dejean, qui tenait par intérim le portefeuille de la guerre, à me rendre près de son frère à Naples, pour être à sa disposition (i). Ce n'était point un ordre militaire, car, contrairement aux formes, on ne m'adressait point de lettre de service. Il était donc évident que le roi Joseph restait maître de m'employer suivant son bon plaisir, soit dans les troupes napolitaines, soit comme civil; car les généraux de l'Empereur à l'armée de Naples avaient seuls le droit de commander des troupes françaises, avec leurs lettres de service.
Mon sang frémit encore d'indignation et toutes mes facultés se soulèvent pendant que je trace ces lignes, en songeant à l'abaissement où j'aurais été jeté et serais tombé, à la condition de commander des soldats napolitains I Moi qui les combattis et pulvérisai à Civita-Castellana, à Otricoil, et leur donnai le coup de grâce à Calvi, quoique dans ces affaires nous fussions moins qu'un contre douze ou quinze ! Moi qui fus témoin de leur lÂcheté, de leur défection et de leur fuite ! Moi qui envahis leur territoire peu de jours après! Je m'arrête et j'en reviens à mon départ pour l'armée d'Italie en i809.
(1) L'autorisation ministérielle est datée du 28 février 1807.
Il y avait peu de jours que j'avais mes ordres lorsque je fus informé que l'Empereur venait de recevoir l'avis, étant à l'Opéra, que les Autrichiens avaient passé l'Inn, le 12 avril. Il me parut évident, et l'événement le justifia, qu'ils auraient commencé à la même date les hostilités et leurs opérations au nord de l'Italie, et je me mis en route le lendemain même du jour que l'Empereur avait reçu cet avis. Je ne m'arrêtai que quelques heures à Tarin pour y voir le général César Berthier, qui y était employé je ne sais plus en quelle qualité. Il me confirma la reprise des hostilités et m'apprit un premier succès de nos troupes, cinq ou six cents prisonniers et deux pièces de canon, dont il venait de transmettre la nouvelle à Paris par une dépêche télégraphique, et que toute l'armée réunie se portait en avant. J'en étais «Dcoresi éloigné que je concevais déjà la crainte inquiète de ne pouvoir la joindre avant quelque événement important et, malgré les instances de ce général et de sa fenmie de me reposer au moins vingt-quatre heures, je me remis immédiatement en route.
Arrivé à Milan, personne ne connaissait le prétendu succès envoyé de Turin à Paris par dépêche télégraphique; on ignorait même où était et ce que faisait
Tarinée. J'étais étranger dans cette ville, quoique j'y eusse passé quelques semaines en 1798, d'où je fus envoyé commander à Rome; je n'y voyais alors que des militaires français, mais tous étaient absents. Cependant un monsieur Bignami, banquier, que j'avais vu à Rome, ayant appris par hasard mon arrivée, vint me voir et me dit confidentiellement qu'on savait, par voie du commerce, que l'armée avait éprouvé un échec (1) et battait en retraite, mais que peu de personnes encore en étaient informées. Je cherchai à lui démontrer l'erreur de cette nouvelle en lui citant le succès annoncé par Berthier; il secoua la tête et son assurance commença à me faire soupçonner qu'il pouvait y avoir du vrai dans sa nouvelle commerciale. Il était trop tard pour que je fusse présenter mes respects à la vice-reine; mais, en me donnant connaissance des personnes attachées à sa cour, il me cita le comte Méjean que je connaissais un peu et m'offrit de me conduire au palais où il demeurait. On nous dit que M. Méjean était au conseil; je me nommai à l'huissier, en l'invitant à avertir ce personnage que, ne m'arrètant pas à Milan et me rendant à l'armée, je le priais de me faire savoir où était le quartier général et si la vice-reine avait des commissions pour son époux. Au premier mot, il laissa le conseil et accourut; il me prit en particulier et me confia qu'un courrier, arrivé la précédente nuit, avait apporté des nouvelles encore plus désastreuses que celles dont Bignami m'avait entretenu. La lettre apportée par le courrier était conçue à peu près en ces termes : f Pressé par l'ennemi, et cédant aux cris des habitants que l'on abandonnait et au désir de l'armée qui voulait combattre
(1) La bataille de Sàcile, perdue par le prince Eugène le 16 avril