LE PRINCE EUGÈNE
de siège l'ordre de se rendre à Mantoue, ordre qu'il avait prévenu, comme je viens de le dire. Je ne m'arrêtai point à questionner l'homme aux dépèches, puisque je n'étais plus qu'à quelques heures du quartier général.
J'entrai à Yicence, au grand étonnement de tous ceux qui remarquaient une voiture venant en sens inverse de toutes celles qui prenaient la direction opposée et qui devaient être bientôt suivies des troupes, sans ma présence inopinée. Le bruit s'étant répandu de mon arrivée, l'auberge où j'étais descendu fut promptement encombrée de visiteurs et de curieux. L'armée était en grande partie formée des corps que j'avais eus sous mes ordres lorsque je commandais l'État romain et ensuite l'armée de Naples, en sorte que j'étais en pays de connaissance; chacun me racontait à sa manière ce qui venait de se passer et, comme d'habitude, accusait l'inexpérience du chef, la jalousie des généraux, etc.
Le vice- roi, qui de ses croisées avait vu passer une voilure en poste^ soupçonnant que c'était moi, envoya successivement des aides de camp pour s'en assurer et m'inviter à me rendre immédiatement chez lui. Il me reçut très cordialement ou plutôt avec effusion. 11 était encore plus préoccupé de ce que penserait et écrirait l'Empereur au sujet de l'événement que du résultat luimême, c Je suis battu, disait-il, à mon début dans le commandement, et dans une mauvaise position; l'Empereur en sera outré, lui qui connaît si bien son Italie. — Qui vous a déterminé, dis-je, au combat? On est le plus souvent maître de le refuser; et cette position resserrée, ce défilé en arrière de vous qui compromettait si évidemment votre retraite en cas de nécessité? Vous êtes bien heureux, ajoutai-je, de ne pas avoir eu affaire à un ennemi audacieux, entreprenant; autrement, le salut et
plus même que la sûreté de votre armée se trouvait éminemment compromis. — Il est vrai, dit-il, j'ai trop facilement cédé aux plaintes, aux observations des sujets de TEmpereur. J'étais environné, assourdi de leurs cris de les abandonner sans combattre; l'armée murmurait de ses mouvements rétrogrades sans s'être mesurée avec des troupes qu'elle avait si souvent vaincues. Je consultai, je demandai des avis, des conseils aux généraux les plus expérimentés et en réputation, i II semble que tous s'étaient entendus pour répondre laconiquement que la situation était trop délicate, qu'il était chef, qu'il n'avait qu'à donner des ordres, qu'on les exécuterait; ce qui voulait dire : Tirez-vous-en comme vous pourrez. Ces réponses ayant excité son humeur, il ne consulta plus que son courage, sans réfléchir aux conséquences, livra bataille et la perdit.
€ Gardez-vous à l'avenir, lui dis-je, d'un pareil dépit, d'une telle précipitation; vous voyez où elle vous a amené et conduit. Où allez-vous maintenant, et que prétendez-vous faire? — Tout le monde est découragé; on ne parle plus que de retraite; les ordres sont donnés et s'exécutent en ce moment. — Mais où est l'ennemi? — A trois marches environ d'ici. — Trois marches! eh! que feriez-vous s'il était sur vos talons? N'est-ce pas ici un pays de chicane? Voyons vos cartes et le parti qu'on pourrait tirer de la position. En effet, je crois me souvenir qu'il est traversé d'une petite rivière, d'un canal, coupé de ruisseaux, et que Ton peut facilement s'y défendre, disputer au besoin l'Alpone derrière, ensuite Caldiero, position que je viens de traverser, mais beaucoup plus favorable à l'ennemi, enfin TAdige, etc. Observez que c'est en Allemagne que la grande question se décidera; vous en connaîtrez les résultats avantageux ou malheureux, non par des courriers, mais par les