OBSERVATIONS ET CONSEILS
mouvements de votre adversaire (1); s'ils sont rapides, l'ennemi sera victorieux; s'ils sont lents comme en ce moment, rien de décisif; si enfin il est battu, vous verrez l'adversaire se retirer, parce qu'il ne voudra pas s'exposer à abandonner les communications avec sa capitale ni à être tourné et coupé par l'armée victorieuse qui l'aurait conquise. > A ces raisons j'en ajoutai de non moins puissantes et convaincantes, c En vous retirant d'une position si facile à défendre et sans combattre, l'ennemi vous suivra; où vous arrêterez -vous ? Sur les fleuves ou sur les Alpes? Mais si l'Empereur a des succès et qu'il vous envoie l'ordre de reprendre l'offensive, il vous faudra tenter de forcer le passage des fleuves. Réussirez-vous avec une armée découragée? C'est au moins douteux. Ne nous exposons donc à une pareille chance qu'avec la nécessité; défendons le terrain pied à pied, sans rien compromettre; ne hasardons pas une seconde bataille et n'entreprenons qu'à coup sûr. >
Ces raisonnements firent impression sur l'esprit de ce jeune homme plein de cœur et de courage. « Convoquez, ajoutai-je, les généraux dans lesquels vous avez le plus de confiance, pour leur faire connaître vos intentions et entendre leurs observations. — Je les connais d'avance, dit-il; tenez, voyez, regardez : en voilà un qui se retire avec sa division; il n'a pas pris part à l'action, et c'est l'an des plus pressés et qui tient le plus de mauvais propos. » Néanmoins il donna l'ordre de dételer ses propres équipages qui étaient sur le point de partir, et je retournai à mon logement, en attendant l'heure convenue pour une réunion.
Mon arrivée à l'armée y avait produit une sensation très favorable, je le dis sans vanité, ostentation ni orgueil ;
(1) L'archidac Jeao.
j'étais aimé des troupes, elles avaient conGance en moi; je m'en suis toujours paternellement occupé. On savait que ma disgrâce était une prévention, une injustice; on m'en estimait davantage d'avoir accepté du service dans un emploi secondaire, inférieur à ceux que j'avais exercés précédemment, et l'espoir commença à renaître dans la circonstance, toute fâcheuse qu'elle était.
A l'heure convenue, un grand nombre de généraux et d'officiers supérieurs étaient réunis. Le vice-roi exposa la situation de l'armée et les considérations que je lui avais présentées; puis il m'invita à leur donner les développements dont elles étaient susceptibles, ce que je fis avec beaucoup de réserve, par ménagement pour les amours-propres. On ne m'interrompit point, mais lorsque j*eus terminé, le général GreniP'* répliqua : « Prince, dit-il en s'adressant au vice-roi, on n'a point parlé du moral de l'armée, de sa désorganisation actuelle, et je déclare qu'elle est telle que je ne répondrais pas de ma propre division, avant de l'avoir établie quelques jours en repos derrière l'Adige à Vérone. » Les autres opinèrent d'après cet avis; le prince dit qu'il réfléchirait làdessus et rompit la réunion.
Après que chacun se fut retiré, il me demanda ce que je pensais du général Grenier. Je n'avais aucune relation avec lui; cependant, nous nous étions rencontrés à l'armée de Sambre et Meuse, lorsque j'y conduisis de Hollande quinze à vingt mille hommes de Tarmée du Nord, au moment de son désastre en Allemagne et de sa retraite sur la Lahn et la Sicg. Il jouissait de la réputation d'un bon général de division. « En fait de moral, ajoutai-je en riant, celui de ces messieurs qui sortent d'ici ne me paraît pas moins ébranlé que celui de leurs soldats ; mais vous en avez qui n'ont pris aucune part à l'action, retenez-les et laissez aller les autres; ils vous