RETRAITE DE L'ARCHIDUC
le yice*roi à donner contre-ordre; je n'en tins aucun compte, parce que je venais de me mettre en mesure de passer l'/Mpone, dont la défense s'était beaucoup affaiblie devant la vigueur de mon attaque; mais le vice-roi vint lui-même sur ce point pour me faire retirer, et il fallut céder. Nous rentrâmes au camp en regrettant de n'avoir pas eu la liberté de compléter nos premiers avantages. Le pauvre prince était malheureusement plein des souvenirs de l'événement récent de Sacile, ce qui le rendit encore longtemps fort timide, et notamment dans deux circonstances importantes, dont j'aurai occasion de parler.
Nous nous attendions que l'ennemi ferait à son tour, le lendemain, une semblable démonstration et nous nous préparions à le bien recevoir; cependant il se tint tranquille. Cette immobilité n'était pas naturelle après sa victoire de Sacile ; j'en fis l'observation au vice-roi et l'engageai à faire au moins une forte reconnaissance générale ; il l'ordonna. Nous la suivions avec nos réserves, lorsque je remarquai, avec une longue-vue, un mouvement de chariots et de bagages assez précipité. « Nous sommes victorieux en Allemagne, dis-je au viceroi, car l'ennemi se retire. » Il braqua aussi sa lunette, vit celte marche rétrograde et me tendit joyeusement la main, en me remerciant de ma prévoyance et de mes avis si bien justifiés par l'événement. Il envoya ordre au camp de se préparer à marcher et se porta de sa personne à l'avant-garde qui, dans ce moment, l'envoyait prévenir que l'ennemi se retirait en toute hâte. Comme il me laissa pour diriger la marche, je lui recommandai la prudence et de ne pas trop s'enivrer de cette aventure.
Quelques affaires insignifiantes entre notre avant-garde et l'arrière-garde ennemie nous conduisirent sur les
bords de la Piave, dont le pont venait d'être brûlé. C'est un large torrent et fort rapide, comme tous ceux d'Italie, mais qui peuvent se passer à gué, hors les cas de pluie ou de fonte de neiges. La résolution de passer ainsi fut prise et exécutée sans encombre ; la précipitation faillit tout perdre. J'étais encore en arrière et je hâtai mon mouvement, de manière que, de ma personne, je fus témoin d'un échec que nos troupes éprouvèrent, notamment une division de cavalerie qui venait cependant d'enlever, mais fut bientôt forcée d'abandonner, une batterie de l'ennemi. Cette charge avait été si impétueuse que les canonniers n'eurent pas le temps de faire feu ; ils furent sabrés et le général de l'artillerie fut ramené prisonnier. Le vice-roi croyait n'avoir aiîaire qu'à une arrière-garde; mais le général capturé lui donna sa parole d'honneur que toute l'armée autrichienne, commandée par le prince Jean, se trouvait là; le pauvre vice-roi en fut déconcerté. Le quart seulement de la nôtre était de lautre côté de l'eau et revenait en fuyant dans le plus grand désordre; heureusement que l'ennemi suivait faiblement, n'étant occupé que de couvrir la retraite. Mes troupes commençaient à arriver (1) : le prince me pria de passer de ma personne pour rallier les fuyards et de prendre le commandement de tout ce qui était sur la rive gauche. Préoccupé de la déclaration du général autrichien, il m'avait dit : c Que ferons-nous? — Le vin est tiré, répondis-je, il faut le boire. Vous vous êtes trop hâté, vos troupes seraient infailliblement perdues, et puisqu'elles sont de l'autre côté, il faut les soutenir, i Nous convînmes que les miennes passeraient au fur et à mesure qu'elles arriveraient; j'ordonnai que
(1) Le général Macdonald commandait un corps formé des divisions d'infanterie Broussier et Lamarque et d'une brigade de cavalerie.