‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 140 sur 262 · COMBAT DE LA PIAVE · texte numérisé non relu

COMBAT DE LA PIAVE

que les troupes faisaient halte, le colonel de hussards Yallin vint me prier de lui donner quelque chose à faire; je lui ordonnai de ne pas bouger de place sans mes ordres, en lui promettant que je lui fournirais bientôt une bonne occasion. Là-dessus je me dirigeai vers la droite pour juger de cette position centrale de l'ennemi et connaître le motif de l'inaction du général Grenier; c'était, me dit-on, pour reposer les troupes, lorsque, au contraire, il fallait suivre à outrance. Je donnai des ordres au général Grouchy, qui commandait la cavalerie sur ce point; pendant qu'il donnait les siens en conséquence, je me retournais pour regagner le centre, lorsque je vis le colonel Vallin et son régiment exécatant une charge; je pressentis ce qui allait arriver et ce qui ne manqua pas. Le rideau de cavalerie ennemie se retira précipitamment et laissa avancer le régiment qui se trouva ainsi exposé au feu très vif de cette infanterie masquée que, moi seul, j'avais aperçue lorsque je fis faire halte. Je voulais la faire tourner par notre droite, et c'était le but du mouvement que je venais de prescrire au général Grouchy. La cavalerie ennemie, voyant le régiment de Vallin plier, le chargea, et de loin je pus remarquer que la mêlée n'était point à notre avantage. Je pressai mon cheval et joignis ce malheureux régiment et son chef blessé à la main ; furieux, je lui reprochai d'avoir désobéi à mes ordres; il me répondit que c'était par ceux du vice-roi qui, arrivant au galop et sans nulle réflexion, lui avait dit : c Allons, hussards, chargez-moi cette canaille 1 > et qu'il avait répondu qu'il l'aurait déjà fait si je ne lui avais pas défendu de bouger, c C'est égal, avait dit le prince, chargez toujours! t C'est alors qu'il s'était élancé.

Le vice-roi, qui nous voyait de l'autre rive de la Piave, s'était décidé à la passer; il était arrivé précisé-

ment au centre pour faire faire cette belle équipée, tandis que j'étais à la droite. L'ayant joint, je lui représentai avec humeur qu'il avait bien intempestivement dérangé mon opération; il me dit qu'il avait cru d'abord qu'il n'y avait là que des tirailleurs, c Ils ne m'eussent point arrêté, comme vous auriez dû le penser », répondis-je, et je lui expliquai mon projet qui était encore réparable. Il y applaudit en me complimentant sur ce que j'avais déjà fait et exécuté; en cela il faisait écho avec l'armée, qui était joyeuse et remplie d'ardeur. Pour répondre aux compliments du prince, je lui demandai de me laisser continuer mon opération, en ajoutant que je lui montrerais ce que je savais faire. Comme cet écrit n'est que pour vous, mon fils, c'est sans aucun amourpropre que je ne parais peut-être pas être trop modeste; j'expose simplement la vérité avec le sentiment de franchise que l'on me connaît. • Voyez, dis-je au viceroi, l'aile droite ennemie qui se retire précipitamment; je vais lui couper la retraite, et ce soir je vous fais présent de 40,000 prisonniers. — Mais je ne vois rien, m'observa-t-il. — N'apercevez- vous pas cette immense poussière qui rétrograde? — Oui. -—Eh bien! il est facile déjuger que c'est une retraite prononcée. Portezvous à notre gauche, faites un simulacre d'attaque pour ralentir ce mouvement, pendant que je fais avancer notre droite et ébranler notre centre. »

Nous nous séparâmes plus satisfaits l'un de l'autre, ce qui pourtant ne dura guère, car, à peine eut-il fait commencer le mouvement de la gauche, que quelques coups de canon l'arrêtèrent, et il donna l'ordre d'en faire autant au centre et à la droite où je me rendais. Étourdi d'un pareil ordre, je revins au centre que je trouvai arrêté, et nous manquâmes ainsi notre opération. Je cherchai le vice-roi que je rencontrai enûn; il

Page 1