BATAILLE DE RAAB
position à Papa jusqu'à nouvelle disposition, je ne crus pas, dans son intérêt et celui de l'armée, devoir y déférer; je fis bien et il m'en remercia cordialement, car il avait fort compromis les troupes qu'il conduisait à Raab, où il était sérieusement et très imprudemment engagé. J'avais mis les miennes en marche, précédées de ma cavalerie que je suivais ; il y avait, je crois, sept à huit lieues de Papa au point où l'on se battait; aux deux tiers du chemin environ, je rencontrai un officier du prince qui m'apportait l'ordre de lever mon camp et de le Joindre ; on n'en était encore qu'à escarmoucher lorsque cet officier partit d'auprès du vice-roi. Je fis hâter le mouvement, mais il était impossible d'arriver à temps pour prendre part à l'engagement; du moins nous eussions favorisé la retraite si malheureusement le général en chef y eût été contraint. Il était engagé vivement quand j'approchai et avait été déjà plusieurs fois repoussé, lorsque, tournant le coin d'un bois et des hauteurs, le champ de bataille se découvrit à ma vue. Plusieurs régiments rétrogradaient en désordre ; on faisait des efforts pour les rallier. Je pris le galop et me présentai au vice-roi, qui marqua une joyeuse surprise de me voir si promptement. t J'ai eu bien tort, me dit-il, de vous laisser à Papa ; vous nous seriez bien utile dans la situation critique où je me trouve. — Vous avez eu un plus grand tort que celui-là, répondis-je, celui de vous engager et de vous compromettre avec une partie de l'armée, lorsque vous avez devant vous celle du prince Jean réunie dans une position qui me paraît assez forte ; mais rassurez-vous, voici mon corps d'armée. — Où? dit-il avec vivacité. — Retournez- vous, le voilà qui débouche. — Que je vous remercie de votre prévoyance ! dit le prince en me serrant affectueusement la main. — Allons! dis-je, un coup de collier! Voilà un appui; je
us SOUVENIRS DU MARÉCHAL MACDONALD
vais faire avancer mes troupes. — Non, répondit-il; laissez-les se reposer ; nous les appellerons plus tard. >
Le général Grenier, qui commandait la droite, réussit enfin à culbuter l'ennemi et à couronner la hauteur; nous le joignîmes; la vue de l'arrivée de mon corps d'armée avait ranimé l'ardeur du sien. Il fallait profiter de cet avantage et pousser l'ennemi ; mais il s'y refusa, croyant avoir assez fait et disant que ses troupes étaient trop fatiguées et qu'il fallait les laisser reposer. Je pressai le vice-roi de donner ses ordres ; mais des souvenirs récents le rendaient timide. Il y avait cependant du désordre dans l'infanterie ennemie ; on lança quelques cavaliers, malheureusement sans ensemble; on fît quelquesprlsonniers, et l'ennemi opéra tranquillement sa retraite. On ne tint aucun compte des observations que je faisais énergiquement, à savoir qu'il faudrait combattre ces mêmes troupes le lendemain et peut-être avec désavantage; que le premier mot de l'Empereur, quand on lui annoncerait le gain de cette bataille, serait : Où sont les résultats, les prisonniers, les canons, les bagages? — « Vous êtes trop entreprenant, dit le vice-roi. — Mais, répondis-je, ici comme à la Piave il n'y a qu'à se baisser et prendre. » Il répliqua alors qu'il craignait une sortie de la garnison deRaab, s'il poussait en avant; je répondis que si la sortie avait dû avoir lieu, c'était pendant l'action et non lorsque leurs troupes étaient en fuite; que cela dénotait évidemment la faiblesse des moyens de celte garnison qui, du reste, était contenue, quoique peut-être avec des forces insuffisantes, mais chez qui le découragement devait résulter de ce qui venait de se passer sous ses yeux. Tout fut inutile et le prince ordonna de prendre position.
Il m'emmena souper avec lui et, chemin faisant, il me confirma, ce qu'il m'avait écrit plusieurs fois, les témoi-
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gDages de la vive satisfaction de l'Empereur pour mes services et les rapides et étonnants succès de mon corps d'armée. Le lendemain, je suivis l'ennemi qui avait déjà beaucoup d'avance; il se retirait sur Komorn, place très forte sur la rive droite du Danube. Nous sûmes que jusque-là le désordre dans lequel il avait été jeté à Raab n'avait pas été réparé. Nous restâmes quelque temps en observation sur le fleuve, essayant sans succès de rompre le pont qui de la forteresse communique à la rive gauche, en lançant au courant de l'eau de gros bateaux chargés de pierres que l'ennemi n'avait pas eu le temps découler; il en détruisit beaucoup d'autres remplis de grains de toute espèce. Il n'y avait là que des moulins à eau; leur destruction nous fit grand tort; mais le soldat français, toujours ingénieux et industrieux, découvrit des pierres polies avec lesquelles il broyait son blé ; sans cette découverte il n'aurait pas eu de pain au milieu de l'abondance des grains.
La Grande armée à Vienne et la population souffraient beaucoup de la disette, de viande surtout. La Hongrie, pays fécond en cultures, vins, bestiaux, etc., et qui élève beaucoup de chevaux, nous offrit d'immenses ressources ; pour mon compte, je fis diriger sur le grand quartier général de l'Ëmpereurdes convois considérables de blé et d'avoine, et dix mille bœufs. On leva aussi grand nombre de chevaux pour remonter nos hussards et chasseurs; leur espèce convient à ces troupes légères. Hors les serfs, tous les hommes portent le costume des hussards, d'où toutes les puissances l'ont adopté ; dans les premiers jours de notre entrée dans ce royaume, nous les prenions pour des troupes irrégulières; nous les trouvâmes heureusement fort pacifiques.
Après l'essai infructueux de la destruction du pont de Komorn, j'eus Tordre de m'avancer vers Ofen, capitale
ISO SOUVENIRS Dl] MARÉCHAL MACDONALD
de la Hongrie; mais quelque temps après je fus rappelé à marches forcées vers le grand quartier général, vis-àvis de rtle de Lobau, à Ebersdorf; on y réunissait les deux armées; il était facile de prévoir qu'il se projetait une grande opération. Nous ne fûmes pas des derniers à arriver, et nous étions rendus à neuf heures du soir, le 4 juillet, sur le Danube, au point de passage choisi pour surprendre l'ennemi. Nous avions parcouru soixante lieues en trois jours, et malgré la fatigue excessive et les chaleurs de cette saison, nous eûmes peu de traînards, tant les soldats de Tarmée d'Italie avaient d'ardeur pour prendre part aux grands événements qui allaient se passer et combattre en présence de leurs frères d'armes de la Grande armée, sous les yeux de l'Empereur.
Il survint un orage épouvantable cette nuit même; la pluie, la grêle tombaient par torrents, chassées par un vent du nord impétueux dont les sifflements se mêlaient aux éclats du tonnerre et au bruit du canon. Cette espèce de tempête terrestre favorisa extrêmement le passage du Danube par les ponts qui avaient été établis sur pilotis et auxquels on travaillait depuis la fatale journée du 22 mai précédent (i); ils étaient masqués par l'île de Lobau, très boisée. J'y entrai vers six heures du matin; ce dont nous avions le plus besoin était un grand feu pour nous sécher; bientôt les rayons d'un soleil radieux nous réchauffèrent de leur bienfaisante ardeur. Pendant ce temps plusieurs corps de la Grande armée qui avaient réveillé l'ennemi de sa sécurité poussaient son avant-garde qui, soutenue successivement, se retirait lentement vers la position retranchée de son camp.
Je passai à mon tour et fus placé momentanément en
(1) La bataille d'Ëssling avait été livrée les 21 et 22 mai.