LA VEILLE DE WAGRAM
baraques de son camp il fallut se rallier, se former en colonnes pour attaquer les siennes arrêtées non loin de là, et attendre que le corps du général Grenier, qui traversait à son tour le ruisseau, vînt se placer près de nous. Nous avions dépassé les villages de Wagram et de Baumersdorf qui n'avaient pu être forcés par d'autres corps de la Grande armée; ceux-ci plièrent même; l'ennemi en déboucha en force et attaqua vivement nos flancs, tandis que les colonnes que nous avions contenues s'avançaient en front. Les troupes du général Grenier, étourdies par cette attaque imprévue, se jetèrent en désordre sur les miennes qu'elles ébranlèrent et rompirent; tous mes efforts pour les contenir furent inutiles, quoique, Tépée à la main, avec la plus grande partie des ofOciers, j'eusse établi une ligne pour arrêter le désordre. La déroute commença et nous fûmes entraînés; nous repassâmes le ruisseau dans la plus grande confusion. Le prince, resté de l'autre côté, cherchait à retenir les fuyards. Arrivé près de lui, je lui représentai que ce n'était pas sous un feu aussi vif qu'il rallierait des troupes effrayées qui, un instant auparavant, avaient montré tant de résolution; qu'il fallait envoyer des détachements de cavalerie hors de portée et que les troupes y feraient halte naturellement. Heureusement l'ennemi se contenta de nous avoir repoussés et n'osa pas franchir le ruisseau à notre poursuite; pourtant quelques escadrons auraient suffi pour nous disperser; car la nuit étant survenue, nous aurions pu supposer être chargés par tonte l'armée autrichienne, et il n'est pas difficile de juger de tout ce qui en serait résulté. Je fis une énorme perte en tués, blessés et prisonniers, près de deux mille hommes. Le général Grenier eut la main traversée d'une balle au commencement de cette échauffourée, comme la nomma l'Empereur.
Je ne quittai point le vice-roi; nous passâmes cette nuit à la belle étoile comme toute Tarmée, et sur le quivive, pendant que nos officiers allaient à la recherche des fuyards, c Que pensera l'Empereur? me dit tristement le prince. — Rien de fâcheux pour vous et nous, répondis-je; il reconnaîtra facilement, mais trop tard, la légèreté de ses ordres. Votre tort à vous a été de ne point lui envoyer ou lui porter vous-même Tobservation que je vous ai faite avant d'entreprendre cette malheureuse opération dont le résultat était si évident. »
Le 6 juillet, au point du jour, commença une vive canonnade sur l'extrême droite. Nous rétablîmes notre ligne et nous formâmes. L'ennemi que nous avions en tête restait immobile, mais bientôt après il fit marcher des troupes par sa droite; elles descendaient lentement les hauteurs comme pour traverser le ruisseau devant Bernadotte, qui était posté en face du village de Wagram à ma gauche. A droite c'était Davout qui^ marchant à l'ennemi, ou fut prévenu ou le rencontra venant à lui. Le feu était très violent , et ce maréchal croyant avoir en tête toutes les forces autrichiennes, on dirigea toutes les réserves de son côté pour l'appuyer et pour faire diversion. L'Empereur, arrivant sur le point où nous étions, s'adressa directement à moi en me disant : t Vous avez enlevé hier soir le plateau de Wagram, vous en connaissez les abords, enlevez-le de nouveau; Marmont attaquera en même temps le village de Baumersdorf; vous vous entendez, ce semble; je vais vous l'envoyer. > Marmont ne tarda pas à arriver; nous convînmes que nous nous soutiendrions mutuellement, et, pour ne pas nous exposer au même résultat que la veille, ce général comprit fort bien que le village devait être d'abord forcé avant que je me lançasse de nouveau sur le plateau; mais, pendant que nous commencions notre opération,
d'autres événements se passaient en arrière de nous, à l'extrême gauche.
C'était le véritable point d'attaque où commandait Masséna. Ce maréchal ne put tenir contre des forces de beaucoup supérieures aux siennes; il fut vivement poussé ayec grande perte sur la tête de pont où nous avions passé après avoir traversé le Danube; les Autrichiens y appuyaient leur droite. Davout était contenu ; Bernadotte, repoussé devant Wagram, me laissait à découvert. Les mouvements de l'ennemi à ma gauche et en arrière de moi m'étaient masqués par des accidents de terrain et de petits monticules semés dans la plaine. J'avançais lentement vers le plateau, parce que Marmont rencontrait assez de résistance à l'attaque du village de Baumersdorf, lorsque l'Empereur, arrivant, changea ma destination. La retraite de Masséna, que je n'appris qu'alors, et le mouvement rétrograde de Bernadotte laissaient le centre de l'armée à découvert. J'eus donc l'ordre de faire un changement de direction, à peu près de face en arrière, pour aller prendre une nouvelle position vers les monticules. L'Empereur s'y rendit pour observer sur le plus élevé, d'où successivement il m'envoya coup sur coup des ofiiciers pour me hâter. Je ne pouvais aller plus vite; la manœuvre que je faisais demandait un certain temps, et d'ailleurs je ne trouvais pas prudent d'arriver décousu et en désordre.
Contrarié et impatient de connaître la raison de ces ordres réitérés, je pris le galop pour joindre l'Empereur, lorsque je l'aperçus quittant le monticule de toute la vitesse de son cheval, suivi de son nombreux état-major. Je poursuivis néanmoins, j'arrivai sur le monticule qu'il venait de quitter et, d'un coup d'oeil, je compris ce dont il s'agissait. L'ennemi, très nombreux sur ce point, marchait d'autant plus audacieusement qu'il ne rencontrait
aucune résistance; en me pressant aussi itératîvement, je compris alors, comme l'Empereur en convint depuis, que son intention du moment était de montrer qu'il n'était point en retraite comme sur la gauche. Il fallait donc risquer quelque chose pour pourvoir au plus pressé; mais j'étais bien loin de penser que cette montre devien* drait, bientôt après, la principale attaque centrale où les nombreuses forces ennemies viendraient échouer.
Je Ils donc avancer d'abord et au pas de course quatre bataillons suivis de quatre autres que je déployai sur deux lignes, et pendant que mon artillerie ouvrait son feu, que celle de la garde venait se mettre en position, — ce que l'Empereur nomma la batterie de cent pièces de canon — mes deux divisions allaient se former en colonnes d'attaque , lorsque l'ennemi qui s'avançait toujours ût halte et redoublant son feu d'artillerie, d'une ligne double de la nôtre, nous iSt un mal prodigieux; toutefois je faisais serrer au fur et à mesure que des files étaient hors de combat» et tirer les alignements comme à l'exercice. Sur ces entrefaites, voyant la cavalerie s'ébranler pour me charger, je n'eus que le temps de faire serrer la seconde ligne sur la première; les deux divisions encore en colonne les flanquèrent, et ce carré fut fermé par une portion de cavalerie de la division du général Nansouty, qui avait été mise sous mes ordres dès le matin. Je fis commencer le feu de deux rangs, la fameuse batterie mitraillant la cavalerie ; mon feu très vif la rompit au moment où elle fournissait sa charge à bout portant; beaucoup d'hommes et de chevaux tombèrent à la pointe de nos baïonnettes. Une éclaircie de fumée me montra l'ennemi dans le plus grand désordre qu'il augmentait en se retirant; je fis cesser le feu; j'ordonnai de marcher en croisant la baïonnette, et préalablement je commandai au général
Nansouty de charger, en invitant les commandants de cavalerie que j'apercevais en arrière de moi d'en faire autant; malheureusement, ils n'étaient pas sous mes ordres, et l'Empereur n'était pas là pour leur en donner.
Le désordre de l'ennemi était extrême; cependant son feu nous faisait beaucoup de mal en se retirant. Je me désespérais des lenteurs du général Nansouty; je voyais non loin de nous grand nombre de pièces d'artillerie abandonnées; à coups de plat de sabre, les cavaliers autrichiens ramenaient leurs soldats du train pour les ramasser. Nansouty s'ébranla enfin, mais trop tard pour profiter des avantages de la trouée que je venais de faire au centre de l'armée autrichienne. Je fis halte pour laisser passer sa division; j'étais, d'ailleurs, si affaibli que je n'osai m'aventurer dans cette plaine en poursuivant l'ennemi plus loin, avec d'autant plus de raison que la cavalerie de Nansouty fut repoussée, mais non suivie, jusqu'à ce que l'Empereur m'eût envoyé des renforts ; malheureusement le moment favorable était passé. Les résultats eussent été immenses si Nansouty eût chargé immédiatement, appuyé par la cavalerie qui était en arrière.
Je n'avais plus d'officiers d'état-major autour de moi; Fun de mes aides de camp avait été tué, ainsi que mes ordonnances; les autres étaient hors de combat ou en mission. Pendant que je restais attendant du renfort, un officier général en grande tenue vint à moi ; je ne le connaissais point; après les saints d'usage, il me fit de grands compliments sur l'action qui venait d'avoir lieu, exprima par de vifs éloges son admiration pour la brillante valeur que mes troupes avaient montrée , et finit par me demander mon nom, que je déclinai, c Je vous connaissais de réputation, me dit-il, et je suis heureux
de faire votre connaissance sur un champ de bataille si glorieux pour vous. • Après avoir répondu à ce compliment, je lui demandai à mon tour comment il s'appelait; c'était le général Walther, employé dans la garde; je n'en avais jamais entendu parler. • Est-ce vous, lui dis-je, qui commandez cette belle et nombreuse cavalerie que je vois en arrière? — Moi-même. — Eh! pourquoi donc n'avez-vous pas chargé l'ennemi dans le moment si décisif du désordre dans lequel je l'ai mis, et lorsque je vous y ai invité plusieurs fois? L'Empereur devra être et sera très mécontent de l'immobilité de la cavalerie de sa garde, alors qu'il lui était offert une part si glorieuse pour elle et qui pouvait amener des résultats si immenses et si certains ! — Dans la garde, répondit-il, il nous faut des ordres directs de l'Empereur ou de notre chef, le maréchal Bessières; or, comme celuici était blessé, nous n'avions plus que l'Empereur, et il ne nous a rien fait dire. > Il ajouta qu'à la bataille d'Essling plusieurs généraux avaient disposé de plusieurs régiments de la garde, qui avaient été très maltraités, et que c'était depuis lors que le maréchal Bessières avait obtenu qu'elle agirait toujours réunie d'après ses ordres personnels ou d'après les ordres directs de l'Empereur. € Mais, repartis-je, il y a pourtant des cas particuliers où Ton ne peut considérer une telle règle comme absolue , celui-ci, par exemple; l'Empereur ne pouvait qu'applaudira votre action, puisqu'elle lui procurait des avantages qui anéantissaient une grande partie des forces autrichiennes; et si, ajoutai-je, au lieu du succès obtenu, nous eussions été repoussés, ne nous auriez-vous pas protégés, et vous seriez-vous retirés du champ de bataille sans combattre, parce que vous n'aviez pas d'ordres? > Ces questions l'embarrassaient; il me fit un salut et se retira près de ses troupes. J'ap-
pris plus tard que TEmpereur l'avait fort maltraité, ainsi que d'autres généraux de sa garde ; mais le premier tort lui appartenait à lui-même; il n'aurait pas dû oublier la restriction qu'il avait imposée, et il aurait dû rester de sa personne sur le point principal de l'action pour tout diriger. Dans une occasion où il me parlait de cet événement, encore aigri contre sa garde : < Pourquoi ne l'avez-vous pas fait agir? me dit-il, je l'avais mise à vos ordres. — Je n'en ai rien su, répliquai-je, et j'ai dû me borner à des invitations réitérées, mais infructueuses; et comment aurais-je pu la faire donner, lorsque j'ai eu tant de peine à lancer le général Nansouty, auquel il a fallu un temps considérable pour ses formations? — C'est vrai, dit l'Empereur, il est un peu lent. >
Le renfort que j'avais demandé arriva enfin; il était composé de la division bavaroise du général de Wrede et de la brigade de cavalerie légère de la garde, commandée par le général Guyot. L'ennemi avait continué son mouvement rétrograde et je commençai le mien pour le suivre ; je pensais qu'il en était de même pour tous les corps d'armée. Vers le soir, j'atteignis l'arrièregarde à la bauteur d'un village nommé Sussenbrûnn, crénelé et retranché. Je fis mine et démonstration de l'attaquer de front, tandis que je m'élevais diagonalement pourle tourner ; mais le général ennemi, pénétrant mes intentions par cette manœuvre, commença aussitôt sa retraite. Je fis rapprocher ma diagonale et avertir le général Guyot de se tenir prêt à charger; il me fit répondre que la garde était toujours prête, parole qu'il justifia un instant après; car à peine eus-je donné l'ordre d'agir, qu'il s'élança en même temps que la cavalerie bavaroise; les deux troupes entrèrent ensemble dans les baraques du camp et coupèrent la colonne ; elles me
ramenèrent cinq ou six mille prisonniers et dix pièces de canon. A peine ces prisonniers s'étaient-iis éloignés qu'une réserve, postée sur une hauteur dominant le village, nous assaillit de boulets, de mitraille et d'un feu de mousqueterie très soutenu. Je vis tomber le général de Wrede, je m'élançai pour le secourir; les siens le relevaient; alors il me dit ces propres paroles : c Dites à l'Empereur que je meurs pour lui ; je lui recommande ma femme et mes enfants. > On le soutenait debout, et pour le rassurer, je lui répondis en riant : c Mais il me semble que vous pourrez lui faire cette recommandation vous-même et, de plus, faire encore des enfants à votre femme. > En effet, c'était seulement une légère blessure d'un boulet qui lui avait rasé le côté ; le vent de ce boulet Tavait étourdi.
Le feu était alors fort vif et l'incendie d'une partie du village pouvait montrer notre faiblesse, en même temps que l'ennemi dirigeait mieux son tir, car la nuit était commencée. Je m'inquiétai sérieusement en regardant autour de moi et me voyant isolé ; j'avais été tellement préoccupé de presser l'ennemi que je n'avais pas fait attention que 1 armée ne suivait point. Je ne savais pas par quel singulier motif elle a' ait suspendu ou plutôt cessé ses mouvements, car elle avait pris position dès cinq heures du soir, sans que l'on eût donné des ordres pour arrêter ma marche en avant. De son côté, l'Empereur fut fort surpris d'entendre si loin de lui un feu si soutenu sur un seul point du champ de bataille. 11 envoya successivement des officiers pour connaître ce qui pouvait y donner lieu; je n'avais pas besoin de donner d'explications; notre situation s'expliquait suffisamment. C'est par ces officiers que j'appris que toute l'armée avait bivouaqué dès cinq heures.
Masséna était aussi à une grande distance en arrière