‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 146 sur 262 · FIN DE LA BATAILLE · texte numérisé non relu

FIN DE LA BATAILLE

de ma gauche; il envoya de son côté savoir quel était le corps si aventuré. Cependant, à la lueur du crépuscule et en se couchant par terre, on aperçut en deçà des corps de cavalerie se dirigeant sur moi ou plutôt sur le feu, ce qui me rassura; mais si l'ennemi avait eu un peu de hardiesse, il aurait pu m'entourer avec des forces bien supérieures, attendu qu'il avait réuni sur la hauteur en avant de moi ses réserves; heureusement qu'il ne songeait qu'à couvrir la retraite et le désordre de ses ailes. Le feu cessa de part et d'autre vers onze heures du soir; toutefois nous restâmes sous les armes jusqu'au point du jour. M'apercevant alors que l'ennemi s'était retiré, je le lis suivre par ma cavalerie, en attendant des ordres; elle m'envoyait à chaque instant de nombreux prisonniers qu'elle ramassait; y compris ceux de la veille, le total se monta à dix mille, avec quinze pièces de canon. Au passage du pont de l'île de Lobau, on compta vingt mille prisonniers : j'en Uvais donc fait la moitié pour ma part, et cette artillerie capturée était la seule. Quelques heures après passa le vice-roi qui nous donna force éloges et me dit que l'Empereur était très content de moi, qu'il n'avait encore donné aucun ordre pour les mouvements ult^'ieurs, que je devais attendre, et qu'il allait, de son côté, suivre ma cavalerie. C'est alors seulement que je m'aperçus que mon cheval avait reçu une balle qui lui avait traversé le col, mais en restant entre cuir et chair; on l'emmena pour l'extraire. Quant à moi, je regagnai une des maisons du village où j'avais passé quelques heures de nuit, fatigué et souffrant d'un coup de pied de mon cheval que j'avais reçu la veille. Voici comment : j'avais eu l'épée à la main pendant la grande action ; ayant mis pied à terre en attendant les renforts, lorsqu'ils arrivèrent, je mis le pied à l'étrier et, en voulant monter, je piquai apparemment la bote à la

croupe de la pointe de l'épée que je tenais toujours à la main, le fourreau étant perdu; si j'avais été moins rapproché, j'aurais eu la cuisse cassée ou peut-être pis.

Je ne tardai pas à m'endormir ; mon sommeil ne fut pas long, car bientôt je fus réveillé par des cris de : Vive l'Empereur ! qui redoublèrent à son entrée dans mon camp. Je demandai mon cheval, mais on l'avait emmené ; c'était le seul que j'eusse, les autres étant demeurés fort en arrière. Ne pouvant marcher, je restais sar ma paille, lorsque j'entendis quelqu'un demander après moi; c'était un officier d'ordonnance, M. Anatole de Montesquiou ou son frère qui a été tué depuis en Espagne. Il venait me chercher de la part de l'Empereur; sur mon observation que j'étais à pied et que je ne pouvais marcher, il m'offrit son cheval que j'acceptai. Je vis TEmpereur entouré de mes troupes qu'il complimentait ; il vint à moi et m'embrassa cordialement en me disant : < Soyons amis désormais. — Oui, répondis-je, à la vie, à la mort >; et j'ai tenu parole, non jusque-là pourtant, mais jusqu'après l'abdication. Il ajouta : c Vous vous êtes vaillamment conduit et m'avez rendu les plus grands services comme dans toute cette campagne; c'est sur le champ de bataille de votre gloire, où je vous dois une grande partie de cette journée d'hier, que je vous fais maréchal de France^ — il prononça ce mot au lieu de celui d'empire — il y a longtemps que vous le méritiez. — Sire, répondis-je, puisque vous êtes satisfait de nous, que les récompenses soient partagées et répandues dans mon corps d'armée, à commencer par les généraux Lamarque, Broussier, etc., qui m'ont si liien secondé. — Tout ce que vous voudrez, me dit-il, je n'ai rien à vous refuser. » Là-dessus il partit fort ému ; je l'étais aussi. C'est ainsi que je me vengeai du général Lamarque qui m'avait suscité tant de tracasseries.

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