DÉJEUNER A SCHOENBRUNN K^T
Schœnbrunn un pays et un personnel tout nouveaux pour moi, je veux dire cette cour impériale qui me salua très froidement ; je me bornai à rendre ces politesses.
L'Empereur, toutefois, me retint à déjeuner avec le maréchal Marmont qui venait d'arriver ; le major général Berthier était le troisième convive. On parla d'abord de la bataille, et c'est alors que l'Empereur me dit les paroles que j'ai rapportées touchant la cavalerie de la garde qui n'avait point agi et les lenteurs du général Nansouty. Il avait depuis visité le champ de bataille et parcouru de nouveau les positions que j'avais occupées successivement, en donnant des regrets aux pertes considérables que j'avais faites; mes carrés, dessinés par leurs lignes de morts, paraissaient encore formés et régulier». Pendant le déjeuner on lui remit une dépèche ; elle était du général Vandamme. « Savez- vous ce qu'il me mande? dit-il en s'adressant à moi; tenez, lisez. » Ce général qui commandait le corps wurtembergeois et me précédait à Gratz pour prendre possession de la ville et du château, conformément à l'armistice, annonçait qu'il rencontrait en chemin l'armée autrichienne de Croatie, ayant à sa tète le général Gyulai , sous les ordres du prince Jean qui le dirigeait sur Vienne; Vandamme ajoutait qu'après des pourparlers ils étaient convenus d'une suspension d'armes momentanée dans leurs positions respectives, en attendant de nouveaux ordres. On s'était levé de table et, pendant que je prenais connaissance de la lettre, l'Empereur faisait entrer tous les militaires qui étaient venus faire leur cour. Lorsque je lui eus remis la dépèche, il me dit vivement et hautement : • Où est votre corps aujourd'hui? pressez sa marche, partez de votre personne, je mets Vandamme sous vos ordres ; les divisions telles et telles se réuniront à vous ; prenez la direction de tout ; marchez sur cette
armée et écrasez-la. > Cependant, comme je prenais congé, il me dit tout bas à l'oreiiie : c Soyez prudent; tâchez de ne point réengager les hostilités : nous avons besoin de repos pour nous refaire. •
Vandamme, averti des dispositions que faisait l'Empereur, me reçut assez froidement, quoiqu'il eût souvent servi sous mes ordres, et au lieu de s'occuper de ceux qu'il venait de recevoir, il se mit à déclamer contre les maréchaux Oudinot et Marmont qui venaient d*ètre élevés à ce grade après moi; il voulut bien convenir que pour moi c'était juste; mais, quant aux deux autres, il les habillait de toutes pièces, et surtout l'Empereur qui lui avait promis, en entrant en campagne, qu'avant trois mois il le ferait maréchal et duc. c C'est un lâche, ajoutait-il, un faussaire, un menteur; et sans moi, Vandamme, il garderait encore les cochons dans l'ile de Corse. > Et c'est devant une trentaine de militaires, la plupart généraux et officiers supérieurs de son corps d'armée , des Wurtembergeois, qu'il tenait chaleureusement ces propos I Lorsqu'il se fut calmé, il me dit qu'un officier général autrichien était chez lui en parlementaire, m'attendant; c'était le général Zach, chef d'état-major du général Gjuiai; je le connaissais personnellement, ayant été fait prisonnier à la bataille de Marengo et conduit à Paris, où je l'avais vu assez souvent.
Après avoir renouvelé connaissance, je lui dis : < Eh quoi t sommes-nous seuls en hostilité, tandis que les principales armées sont en armistice? > Il répondit que le prince Jean, sous les ordres duquel se trouvait son chef, était indépendant de son frère le prince Charles, malgré son titre de généralissime des armées autrichiennes, et qu'il ne voulait pas reconnaître l'armistice. « Mais, repris-je, l'empereur d'Autriche l'a sanctionné. —