MARCHE EN RETRAITE
Tennemi, mais le passage du Niémen; le pont avait été levé à cause des glaces, et, si le dégel survenait, tous mes efforts devenaient impossibles.
A mon tour, je jetai des partis de tous les côtés pour donner le change sur ma véritable direction. A un point donné, je détachai mon avant-garde sur Taurogen; je conduisis le centre par une autre route; le général York commandait Tarrière-garde peu inquiétée et me remplaçait journellement dans mes bivouacs. Il fallait forcer de marche, et mes troupes n'avaient que quelques heures de repos dans les vingt-quatre; mais, en revanche, elles étaient bien vêtues et ne manquaient point de vivres, par la précaution que j'avais prise, dès le mois de juillet, de faire établir des magasins partout. Mon expérience des campagnes d'hiver de 4794 et i795, en Ilollaode, de celle des Grisons surtout, à travers les Alpes, en 1800, m'avait porté à requérir trente mille pelisses de mouton des paysans polonais et russes, en rendant en retour les peaux des moutons consommés par mes troupes. Cette sage précaution les sauva de la faim et du froid, qui était tellement rigoureux que, pendant une partie de ma marche, le thermomètre de Réaumur descendit jusqu'à 27 et 28 degrés; je ne perdis que quelques hommes qui, malgré la peine de mort dont j'avais menacé les distributeurs et buveurs de liqueurs fortes, s'enivrèrent et périrent, engourdis par le froid dans le sommeil éternel.
Un corps ennemi était posté sur les deux rives du Niémen pour m'en disputer le passage; il fut vigoureusement attaqué par les généraux de mon avant-garde Grandjean et Bachelu, qui firent sagement de ne point m'attendre. J'avais fait un détour pour prendre en flanc et tourner l'ennemi; l'affaire, très sanglante, était ter-
minée à la gloire de ces deux généraux lorsque j'arrivai; ils avaient fait quelques milliers de prisonniers et pris plusieurs pièces d'artillerie. Je m'établis à Tilsitt et me mis en communication avec Kœnigsberg. J'informai le général York de cet heureux événement, en l'invitant à presser sa marche ; nous avions ouvert les passages ; il devait arriver le lendemain. Le temps s^était adouci et le dégel avait commencé; ce fut un jour de repos pour mes troupes, qui en avaient grand besoin. Je me proposais de continuer ma retraite, aussitôt l'arrivée de mon arrière-garde, maisjoTattendis vainement. Je savais que l'ennemi forçant de marche traversait le Niémen audessus de mes positions et que son principal corps suivait le cours de la Pregel en arrière de moi; j'étais donc exposé à être coupé une seconde fois sur la route de Kœnigsberg.
J'envoyai de tous côtés après le général York ; dans Tavant-dernière journée il avait dû se rendre à Taurogen pour appuyer mon avant-garde qui en était partie le matin; point de nouvelles. Ce général préparait dès lors une trahison qui n'a aucun exemple dans l'histoire. Quatre jours s'étaient déjà écoulés dans l'inquiétude, l'impatience et je puis dire les plus grandes angoisses; les officiers prussiens, les émissaires que j'envoyais de tous les côtés ne rapportaient qu'une nouvelle trop uniforme pour qu'elle ne fût pas concertée : on n'avait point vu le général York ni entendu parler de lui. Je cherchais à me dissimuler les soupçons, à les éloigner, à les combattre; je pensais qu'un sentiment d'honneur devait les écarter; un obstacle, des craintes pouvaient avoir déterminé ce général à rebrousser chemin et à se rendre à Memel pour se retirer en Prusse, direction que je comptais prendre moi-même, si je ne parvenais pas à m'ouvrir un passage sur le Niémen. Le dégel qui était