ATTITUDE DES PRUSSIENS
survenu pouvait à chaque iustant rompre les glaces; rennemi se renforçait, manœuvrait, gagnait sur moi et s'approchait de ma seule communication, qu'à la vérité je faisais garder.
Si j'avais été moins conQant dans les sentiments d'honneur que j'accordais aux autres, l'attitude des Prussiens m'aurait dessillé les yeux sur ce qui se tramait autour de moi. Loin d'être inquiets sur le sort de l'arrière-garde, ils paraissaient ne pas s'en occuper, surtout depuis l'arrivée d'un ofQcier de leur nation venu en dépêche de Berlin; c'était, je crois, un comte de Brandebourg, frère naturel du Roi; devant moi il eut l'air de partager mes inquiétudes. Des indices, Topinion de mes généraux s'accordaient avec mes soupçons. Je leur faisais ce raisonnement qui me paraissait tout naturel et sans réplique : S'ils ont des ordres ou s'ils prennent sur eux d'abandonner notre cause, qui les gêne ou les empêche? Ils sont notre principale force, dix-sept ou dix-huit mille hommes contre quatre ou cinq mille; et encore pouvais-je bien compter sur les deux régiments, bavarois et westphalien, formant une division avec trois régiments polonais? Pour ceux-ci, nul doute sur leur fldélité; j'ai eu le tort d'en avoir conçu sur les autres. J'ajoutai : Us nous feront connaître que les malheurs qui menacent leur pays les portent à se séparer de nous; mais ils ne pousseront pas la lâcheté jusqu'à nous livrer; ils ne demanderaient pas mieux que de nous voir partir, pour nous accuser d'avoir abandonné l'arrière-garde, comme on m'en pressait en faisant ressortir plusieurs indices de très mauvaise volonté, même d'insoumission et de désobéissance. Je terminai par déclarer positivement que, jusqu'au dénouement, qui serait prochain, je resterais ferme dans mes résolutions, que ma vie, ma carrière ne serait jamais entachée du
reproche d*avoir commis la lâcheté d'abandonner cette troupe confiée à mes soins, pour des craintes peut-être imaginaires, et qu'en tout état de cause j'étais déterminé à tout braver et même à repasser le Niémen pour aller à* la recherche de Tarrière-garde, plutôt que de m'en séparer volontairement en m'éloignant des rives de ce fleuve.
Le dernier jour de l'année i8i2, l'ennemi fit des démonstrations autour de moi; je craignis pendant la nuit un hourra sur la ville de Tilsitt ouverte de tous les côtés. J'ordonnai aux troupes de se resserrer davantage autour des issues, de s'éclairer par des patrouilles et reconnaissances, de se bien garder et barricader, enfin de se tenir prêtes à prendre les armes au premier signal. Il faisait très mauvais temps. Celles que commandait le générai Bachelu, qui était détaché, refusèrent d'obéir et de marcher; sa fermeté leur imposa; elles vinrent; néanmoins leurs dispositions n'étaient rien moins que rassurantes. Un bataillon prussien faisait le service du quartier général : « Ils vous enlèveront, me disait-on; partons. — Non, répondis-je, je préfère m'exposer à cette chance. » Entre onze heures et minuit, le commandant de ce bataillon vint me dire qu'il avait l'ordre du général Massenbach, son chef, de prendre les armes : t C'est une erreur, lui dis-je; j'ai seulement averti de se tenir prêt en cas d'alerte; allez dire cela à votre général, et que je ne veux pas inutilement fatiguer et faire mouiller les troupes. > Il ne revint plus; apparemment on le mit dans le secret.
Quoique sur leur propre territoire, les Prussiens me demandèrent des fonds pour leurs besoins. Je n'étais pas maître de disposer des contributions de la Courlande; cependant, comme ils avaient la force de prendre ce que je leur aurais refusé, je fis faire une