DÉFECTION DES PRUSSIENS
répartition de moitié environ, je crois, ou du tiers de la somme demandée, sauf aux gouvernements à s'entendre pour la liquidation de ces avances. Les Prussiens me dirent avec assez de hauteur qu'ils avaient droit au partage des contributions; il fallut donc faire contre fortune bon cœur et dissimuler. Le même commandant du bataillon du quartier général, qui était venu me prévenir des ordres de son chef, m'observa que l'argent donné pour sa troupe était insufQsant, qu'elle manquait de souliers, qu'il venait d'en découvrir quelques centaines de paires dans une boutique, mais qu'on ne voulait pas les lui donner à crédit; il me demanda de quinze cents à deux mille francs de plus : « Il est trop tard, lui di&je, les caisses sont fermées >; mais comme il insista, je fis cette avance de mes propres fonds, que je n'ai jamais revus.
Tourmenté sur le dégel, je faisais sonder la glace matin et soir. Enveloppé dans mon manteau, je cherchais le repos d'un sommeil qui me fuyait depuis quatre jours, lorsqu'à l'aube le colonel du génie Marion entra chez moi, et me dit : c Je vous félicite, monsieur le maréchal, vous avez enfin des nouvelles du général York. — Non, répondis-je avec vivacité. — Je le croyais, dit-il; comme d'après vos ordres je faisais sonder la glace, j'ai vu tous les Prussiens retraverser précipitamment le Niémen; je pensais que vous les envoyiez au-devant de l'arrière-garde. Le général Massenbach, passant près de moi, m'a remis ces deux lettres pour vous. — Ciell m'écriai-je, nous sommes trahis, peutêtre livrés; mais nous vendrons cher notre vie. > Je parcourus les lettres; je donnai immédiatement l'ordre de battre la générale, de rassembler nos fidèles PolonaiSy Bavarois et VVestphaliens en arrière de la ville, et de forcer de marche pour occuper une espèce de défilé.
la forêt de Bœmwald. Je haranguai les troupes en ne leur dissimulant pas nos dangers, et leur promis à tous un mois de solde en gratification si, comme je l'espérais, nous parvenions à gagner Dantzick.
Dans la hâte de leur défection, les Prussiens ayant oublié d'avertirle détachement qui me servait d'escorte, l'officier commandant entra chez moi peu après les ordres que je venais de donner; à son air calme et à son maintien, il me fut facile de remarquer qu'il ne se doutait nullement de ce qui se passait; il ne parlait pas français; je lui fis dire ce qui venait d'arriver; il pâlit et se mit à verser des larmes d'indignation. Il voulut s'attacher à nous et nous suivre; je lui dis de faire monter à cheval; je remerciai ce détachement de son zèle, de sa fidélité et de son attachement; je lui donnai six cents francs de gratification de ma propre bourse, autant à l'ofûcier pour un cheval, et, malgré leurs instances, je les renvoyai à leurs compatriotes.
Pendant que notre faible division d'étrangers se réunissait, les autorités de Tilsitt, effrayées, inquiètes sur le sort de leur ville, vinrent m'implorer pour sa conservation; elles croyaient que, pour nous venger de la défection, nous allions l'incendier; je les renvoyai rassurées, et nous nous mîmes en marche en bon ordre. Les éclaireurs ennemis voltigeaient autour de nous; je n'avais plus de cavalerie pour les éloigner, et ils ne valaient pas l'honneur d'un coup de canon. Deux parlementaires, l'un russe, l'autre prussien, furent, par un malentendu, introduits près de moi au milieu de la colonne; le second me somma insolemment de mettre bas les armes; je lui répondis avec mépris et le renvoyai. Je ne sus qu'après le départ du premier qu'il était Français, ancien aide de camp du général Moreau, un nommé Rapatel; je ne le reconnus point; mais, plus prudent