‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 163 sur 262 · FIN DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

FIN DE LA RETRAITE

autre repos que la halte forcée de Tilsitt. Je reçus de tous des remerciements de les avoir sauvés de tant de dangers qui nous environnaient journellement; ils n'éprouvèrent pas moins de peine que moi de notre séparation. Je tins fidèlement la promesse que j'avais faite : officiers et soldats eurent un mois de solde en gratification, les officiers supérieurs et les généraux proportionnellement. La petite division française n y eut aucune part, attendu qu'elle n'était sous mes ordres que tout récemment depuis Kœnigsberg ; pour lui rendre toute justice, elle se comporta aussi très bien, quoique formée de conscrits.

Dès le lendemain matin, l'ennemi attaqua une partie de la ligne. Le général Rapp avait invité tous mes généraux à déjeuner pour nos adieux ; nous étions alors à table ; chacun courut à son poste, et moi, je partis dans la soirée, ne sachant point où le grand quartier général pouvait s'être établi. Je pris la route de Berlin; là je sus qu'il était à Posen; je demandai des ordres, la réponse ne se fit pas attendre : on m'envoyait à Paris pour travailler à la réorganisation de nouveaux corps d'armée. La veille de mon départ, on me vola i2,000 francs dans l'auberge, somme destinée à mes frais de route. Mes équipages m'avaient rejoint; je les envoyai enWestphalie, près de Cassel, pour refaire mes chevaux pendant mon absence. J'eus un véritable chagrin en apprenant que deux très jolies pièces de canon russes, d'une demi-livre de balle, que mes troupes avaient prises d'assaut dans un petit château fortifié sur la Dwina et dont elles m'avaient fait présent, étaient restées, par l'étourderie de Tun de mes aides de camp, à Dantzick, dans un de mes fourgons qui avait besoin de réparation; on avait oublié de les en retirer. Je les destinais à orner Courcelles.

Il ne m'arriva rien d^important jusqu'à Paris. J'eus très peu iieu d'être satisfait de la réception de l'Empereur; il tressaillit en me voyant et ne me dit pas un mot. C'était sans doute le ressentiment de la proposition que j'avais faite d'abandonner tout ce que nous occupions au delà de l'Oder. On l'avait de plus trompé par de faux rapports sur ma manière de traiter les troupes prussiennes qui avait pu contribuer à leur défection; cependant, pour se convaincre du contraire, il sufQsait de lire les lettres des généraux York et Massenbach. Je sortis indigné que tant d'efforts et tout le dévouement que j'avais montré fussent si mal récompensés; je ne retournai plus à la cour. Quelques jours après, cependant, je fus rappelé; on venait d'apprendre que non seulement le roi de Prusse approuvait la conduite de son général, mais qu'il s'alliait avec les Russes et que tous ses sujets prenaient les armes contre nous. C'est alors que l'Empereur m'avoua qu'il avait été trompé sur mon compte et sur la politique fallacieuse de la Prusse ; que j'avais sagement agi, que l'on ne l'avait pas exactement informé des derniers désastres de Wilna et de Kowno ; il me dit que nos malheurs étaient grands, mais non irréparables; que nous avions, lui et moi, commencé la guerre dans le même temps, et qu'il fallait la finir ensemble ; que ce serait la dernière campagne que nous allions entreprendre, et qu'il m'engageait à m'y préparer; il ajouta qu'il comptait fermement sur la foi de son beau-père, l'empereur d'Autriche. Je secouai la tête : c Prenez garde, lui dis-je; méfiez-vous de la politique astucieuse de ce cabinet. > Le corps auxiliaire autrichien avait agi très mollement dans notre désastreuse campagne; avec de la volonté, ou sans des ordres secrets de ne pas hasarder ses troupes, le prince de Schwarzenberg, qui les commandait et avait malheu-

rensement sous lui le général Reynier avec le contingent saxon, aurait pu contenir l'armée de Tchitchakof qui vint se placer sur les derrières de notre armée à la Bérézina.

Au mois d'août 1813, je partis pour prendre, en Saxe, le commandement du 11* corps de la Grande armée (1). Le lendemain de mon arrivée au quartier général de l'Empereur» j'eus l'ordre d'attaquer Mersebourg, que j'enlevai ou plutôt que je forçai après une longue résistance; mais sachant que ce poste était défendu par les troupes prussiennes qui avaient été sous mes ordres, la campagne précédente, et que commandait le même général, mon attaque n'en fut que plus opiniâtre.

Nous marchâmes sur Lutzen et Leipsick. J'étais en position entre ces deux points, les alliés devant nous, sur la rive gauche de TElster ; le nom de cette rivière qui, quelques mois après, a failli me devenir personnellement fatale^ est resté gravé dans mon souvenir. L'Empereur, croyant toutes les forces ennemies réunies à Leipsick, y dirigea d'abord le général Lauriston qui tenait la gauche; il vint près de moi et me donna l'ordre de l'appuyer au besoin; mais dans ce moment, on vint l'avertir que les alliés, qui avaient débouché de Pegau, marchaient à nous. Il n'en crut rien, parce qu'il s'entêtait à croire leurs forces à Leipsick; le maréchal Ney, qui était avec lui, le fortifiait dans cette idée, prétendant n'avoir rien remarqué sur l'Elster. Cependant, le feu commença sur le point où le corps du maréchal était placé ; il augmentait, devenait plus vif et se rapprochait assez rapidement; alors l'Empereur fit partir le maréchal et bientôt après le suivit (^). Les avis se

(1) Nommé commandant en chef du il* corps, le 10 avril 1813.

(2) Bataille de Lutzen, livrée le 2 mai 1813.

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succédaient continuellement; malgré cela, l'Ëmperear laissa Lauriston aux prises vers Leipsick, et moi en place pour Tappuyer ou le protéger; mais à peine étaitil arrivé sur le point principal qu'il changea ma destination et m'ordonna de marcher devant moi sur l'Elster. Je nVtais pas encore en mouvement qu'un second ordre me prescrivit une direction plus à droite; mais comme l'ennemi faisait toujours plus de progrès, un troisième ordre m'enjoignit de me diriger sur le feu du canon. Nous allâmes au pas de course, et il était grand temps, car la cavalerie alliée s'était déjà glissée entre moi et le maréchal Ney qui avait déjà perdu beaucoup de terrain. L'ennemi ayant eu connaissance de mon mouvement, se retourna pour rebrousser chemin, mais j'avais eu le temps de mettre en batterie trente bouches à feu, sous la mitraille desquelles il passa rapidement. Nous avancions toujours sur son flanc droit et le forçâmes sur une position couverte par un petit canal artificiel pour le flottage du bois. Après avoir traversé, non sans perte, un petit vallon, nous couronnâmes les hauteurs; la plaine se déployait devant nous, mais àans cavalerie il aurait été dangereux de s'y hasarder. Le feu s'éteignit tout à coup sur le front de l'armée et se dirigea alors sur nous; l'ennemi lança ses réserves de cavalerie, composées des gardes des deux souverains de Russie et de Prusse; trois fois il tenta de rompre nos carrés, mais inutilement; il fut chaque fois repoussé avec grande perte, et la dernière dans une confusion qui eût donné beaucoup d'avantage à la nôtre, si nous en avions eu. Quelques escadrons seulement couvraient notre gauche ; ils étaient commandés par le marquis de Latour-Maubourg, qui ne demandait pas mieux que de charger; je l'en fis presser; mais le vice-roi, sous les ordres duquel il se trouvait alors, s'y opposa, malgré

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