MOUVEMENTS DE L'ENNEMI
d'ordonnance voulut rebrousser chemin immédiatement pour aller prévenir l'Empereur : « Non, lui dis-je, suivezmoi; nous reconnaîtrons nous-mêmes, et vous pourrez lui dire : J'ai vu. > L'ennemi paraissait avoir une force de quatre-vingt mille hommes et semblait fort disposé à nous recevoir ou à nous prévenir; je le fis savoir à l'Empereur; sa réponse fut que son but était rempli et que j'eusse à profiter de la nuit pour me retirer dans les positions que j'avais quittées la veille. IL s'en retourna à Dresde. Je ne fus inquiété que par des démonstrations; mais je trouvai la journée bien longue, isolé comme j'étais après le départ de l'Empereur; heureusement l'ennemi avait été averti de son arrivée, mais non de son départ.
Deux jours après, il me fit appeler à Dresde. Je lui dis que l'ennemi ne montrait plus que quelques éclaireurs, qu'il opérait sans doute quelque mouvement et que peutêtre manœuvrait-il pour nous tourner, t Ce n'est sûrement pas pour attaquer le camp retranché sur la rive droite, répondit-il ; ils sont trop timides pour venir l'attaquer. » Le soir, en rentrant, j'eus l'avis que l'ennemi avait disparu tout à coup de devant nous et qu'il se dirigeait sur ma gauche ; on m'amena des prisonniers qui me confirmèrent le départ de leurs troupes se rendant, disaient-ils, iMuhlberg pour y passer l'Elbe; je les envoyai à l'Empereur avec mon rapport. La nuit même, je reçus l'ordre de quitter mes positions pour venir occuper le camp retranché d'où d'autres troupes avaient rapidement filé, et, vingt-quatre heures après, je fus remplacé à mon tour et dirigé sur Wittenberg. L'Empereur fut tenté d'y passer l'Elbe, et déjà mon avant-garde était en marche, lorsqu'il eut la nouvelle que les alliés étaient sortis de la Bohême et se dirigeaient sur Leipsick; là-dessus contre-ordre pour me porter sur la Partha.
Une partie des forces alliées était déjà en position à deux lieues environ de Leipsick; c'était le 46 octobre, je me rappelle cette date. Nous les attaquâmes avec plus de vigueur que d'ensemble; une de mes divisions enleva à la baïonnette une position nommée la Redoute suédoise ; il fallait la soutenir; ma cavalerie arriva à temps et fit très bien, mais les carabiniers se comportèrent fort mal ; je vis de mes yeux, à dix portées de sabre, un escadron ennemi leur faire la barbe. Chacun des deux partis resta à peu près dans ses positions à la fin du combat.
Le lendemain 47, quoique nous fussions en présence à portée de canon, pas un coup ne fut tiré, pas même un coup de fusil ; mais nous pûmes voiries renforts prenant leur rang dans la ligne ennemie, et nous entendions distinctement les cris de joie de leurs soldats. La nuit fut également tranquille. Tout se disposait de part et d'autre pour une sanglante bataille.
Le 48, de grand matin, l'Empereur resserra son armée ; l'ennemi était déjà en marche pour nous attaquer. J'eus l'ordre de ne me retirer que très lentement, ce que je fis, non sans grandes pertes, entre autres le général Aubry, commandant l'artillerie de mon corps; enfin j'entrai en ligne. La canonnade était si vive, si multipliée, si outrée, qu'on pouvait la comparer à un feu d'infanterie de deux rangs et très nourri; je perdis encore beaucoup de monde, beaucoup de mes chevaux d'artillerie; une partie de mes pièces étaient démontées, mes munitions consommées; je fis alors mettre mon infanterie à l'abri dans des ravins et derrière des accidents de terrain. Je restai ainsi dans l'inaction quelques heures, pendant que la bataille continuait avec la même vivacité qu'elle avait commencé, exposé au feu de Tennemi auquel je ne pouvais plus répondre.