ENCOMBREMENT ET CONFUSION
ennemis; il n'en fallut pas davantage pour leur faire exécuter leur mission. On a dit depuis que, lors même que le pont fût resté intact, on n'aurait pu en faire usage, attendu qu'il était, ainsi que ses abords, encombré d'artillerie et d'équipages : cela peut être, mais du moins l'infanterie eût cherché à traverser; les cavaliers eussent abandonné leurs chevaux, et l'on eût pu ainsi sauver beaucoup de monde. L'encombrement provenait de ce que l'on n'avait exercé aucune surveillance, donné aucun ordre pour régulariser le passage de ce défilé; deux colonnes de voitures filaient à droite et à gauche des boulevards de Leipsick, une troisième par la grande rue de la ville ; toutes trois débouchaient à l'entrée du pont; c'était à qui passerait; les voitures s'accrochèrent, l'encombrèrent, et notre malheureux sort fut décidé.
J'échappai cependant, avec une ferme résolution de ne point tomber entre les mains de l'ennemi ; plutôt me faire tuer ou me noyer. Entraîné comme je l'ai dit, je traversai avec la foule deux petits bras de l'Elster, l'un sur an ponceau, me tenant au garde-fou, car mes pieds ne touchaient pas le plancher; j'étais soulevé; dix fois je faillis être culbuté ; l'autre sur un cheval qui me fut prêté par un maréchal des logis dont je regrette d'avoir oublié le nom, — mais je lui ai rendu service depuis. — Je me trouvai dans une grande prairie, toujours environné de la foule; j'y errais; elle me suivait toujours, persuadée que je devais connaître des passages; ma carte cependant n'en indiquait aucun. Restait le bras principal. Lauriston, qui m'accompagnait dès avant le passage des petits cours d'eau, fut séparé de moi. Des aides de camp du prince Poniatowski vinrent me dire qu'il était noyé; je le croyais encore derrière moi. Je l'avais prié, comme je l'ai dit, d'exécuter une charge et je ne l'avais pas vu de retour; la charge n'avait pas eu
lieu ; les cavaliers, apprenant la catastrophe du pont, ne l'avaient pas suivi et ne songèrent qu'à leur salut. Ces aides de camp étaient en larmes en me racontant la perte de leur prince : il s'était jeté à Teau avec son cheval, mais il n'avait pu gravir la rive opposée trop raide ; le cheval s'était renversé sur lui et le courant très rapide les avait entraînés.
Pendant ce récit, Tun de mes aides de camp, Beurnon ville, saisissant la bride de mon cheval, me dit: < Monsieur le maréchal, il ne s'agit pas de cela; il faut vous sauver », et m'entrafnant au galop pour me délivrer de la foule des malheureux qui m'environnaient toujours, il me dit que le colonel du génie Marion, qui commandait cette arme dans mon corps d'armée, avait pu passer de l'autre côté ; il avait fait couper deux arbres, les avait fait jeter à travers la rivière et réunir avec des portes, des volets, des planches. Nous y courûmes, mais Tendroit était encore encombré de troupes. On me dit que les maréchaux Augereau et Victor avaient traversé ce fréle pont avec leurs chevaux, malgré toutes les représentations; que les extrémités n'en étant pas encore fixées, et les deux arbres s'étant écartés, tout le plancher avait croulé. Il ne restait donc plus que les deux troncs, mais personne n'osait passer. Je pris mon parti et me hasardai ; je mis donc pied à terre avec grand'peine, à cause de la gène de la foule, et me voilà jambe de ci, jambe de là, et sous moi l'abîme. Il faisait un vent violent; je portais un ample manteau à manches; craignant que le vent ne me fit perdre l'équilibre ou que quelqu'un ne m'accrochât, je m'en débarrassai. J'étais parvenu déjà aux trois quarts du passage, lorsque des hommes se déterminèrent à me suivre; de leurs pieds mal assurés ils ébranlèrent les deux troncs et je tombai à l'eau. Je trouvai pied heureusement, mais la
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rive était escarpée, la terre grasse et mouvaDte ; je me débattais vainement pour atteindre la berge; des tirailleurs ennemis avaient passé je ne sais où ; ils tirèrent sur moi presque à bout portant et me manquèrent; quelques-uns des nôtres, qui étaient non loin de là, les éloignèrent et m'aidèrent à sortir de l'eau.
J'étais mouillé de la tète aux pieds et en même temps ruisselant de sueur par les elTorts que j'avais faits; j'en avais presque perdu la respiration. Le duc de Raguse» qui était passé depuis le matin, m'ayant aperçu sur l'autre rive, vint à moi et me ût donner un cheval ; j'avais plus besoin de changer de vêtements, mais je n'avais rien. Un de mes palefreniers, nommé Naudet, qui était chargé de mon portefeuille, n'osant point fran« chir l'obstacle, remit le portefeuille à un soldat qui se déshabilla et se mit à la nage avec sa charge. Je n'avais pas d'argent pour le récompenser; le maréchal Marmont me prêta sa bourse que je lui donnai. — Il nous accompagna trois lieues tout nu, et moi toujours mouillé. — Pendant que nous étions encore au bord de l'Elster, les tirailleurs ennemis revinrent en plus grand nombre; je pris une trentaine d'hommes faisant partie d'un détachement établi non loin de là pour protéger une pièce de canon; je les chargeai, ils s'éloignèrent.
De l'autre côté de TEIster le feu continuait ; il s'éteignit tout à coup. Nos malheureuses troupes étaient ramenées en foule sur la rivière ; des pelotons entiers s'y précipitaient et étaient entraînés; des cris de désespoir éclataient sur l'autre rive; les soldats m'apercevaient; malgré les clameurs et le tumulte, j'entendais distinctement ces mots : c Monsieur le maréchal, sauvez vos soldats I sauvez vos enfants I > Et je ne pouvais rien pour eux! Tour à tour agité par la rage, la colère, la fureur, je pleurais I
St2 SOUVENIRS DU MARÉCHAL MACDONALD
Hors d'état de donner aucun secours à ces infortunés, je quittai ce lieu de désolation. Des personnes qui m'avaient vu tomber dans la rivière me crurent noyé ; le bruit de ma mort se répandit rapidement, avec celle du prince Poniatowski, parmi les débris de l'armée qui avaient passé l'Ëlster, et au grand quartier général. En me revoyant vivant, on montra beaucoup de joie ; on m'embrassait; chacun désirait connaître les détails de l'épouvantable catastrophe et de mon salut miraculeux. L'Empereur voulut me voir; on vint me chercher, mais je refusai d'y aller, tant j'étais indigné; cependant on me sollicita, on me pressa si vivement, dans l'intérêt même de l'armée et de la France, pour donner des conseils, crainte de nouvelles folies, que je cédai enfin.
Il y avait assez de monde chez l'Empereur, entre autres le comte Daru. Il était assis près d'une table, une carte déployée dessus, la tète appuyée sur une main. Je fis, en pleurant, le récit de ce qui s'était passé. Longtemps après même, j'ai eu cet afl'reux tableau devant les yeux, et ces cris : c Monsieur le maréchal, sauvez vos enfants t sauvez vos soldats 1 > excitent encore aujourd'hui en moi de vives émotions pour ces infortunés que je vois toujours se précipitant dans les flots, et préférant la chance certaine de périr plutôt que d'être massacrés ou prisonniers! L'Empereur écoutait sans interrompre; les auditeurs étaient diversement agités, dans une attitude qui marquait leur douleur. Je terminai en ajoutant que les pertes de l'armée étaient immenses en personnel et matériel, et que pour sauver ses débris et regagner le Rhin, il n'y avait pas un moment à perdre. Nous étions alors à Markranstadt; j'avais fait trois lieues à pied, encore mouillé, j'étais très fatigué; l'Empereur s'en aperçut et me dit froidement : c Allez vous reposer. • Je sortis indigné de cette indifférence, car il ne m'of-