DÉNUÉ DE TOUT
frit ni réconfortant ni secours; et cependant je crois que dans ma narration j'avais dit que j'avais tout perdu, effets et équipages. Lorsque j'avais été tiré de la rivière, le duc de Raguse m'avait dit qu'il avait vu les miens dans l'encombrement du boulevard de Leipsick opposé à celui que j'avais suivi, lorsque je les croyais au grand quartier général. La veille au soir, j'avais donné l'ordre de les faire partir; la route était encore ouverte et libre ; mais, par une autre fatalité, l'aide de camp qui les dirigeait s'endormit et, quand il se mit en route, il était trop tard; ils furent ainsi perdus, avec un sac qui contenait de douze à quinze mille francs en or, que je lui faisais tenir dans son portemanteau. La crainte, me dit-il plus tard, qu'il ne lui fût volé au bivouac, l'avait décidé à mettre ce sac dans ma voiture, et il avait oublié de l'en retirer lorsqu'il fut obligé d'abandonner mes équipages pour se sauver avec mes gens. Cette circonstance étant connue, comme je sortais de chez l'Empereur, chacun m'offrit avec cordialité tout ce dont j'avais besoin pour changer de vêtements, et toutes les bourses me furent offertes; mais comme, en ouvrant mon portefeuille, j'y trouvai un rouleau de pièces de vingt francs, je remerciai. J'avais aussi perdu beaucoup d'argent blanc resté également dans mes équipages.
Le lendemain, âO octobre, à la pointe du jour, on se mit en marche. On rallia huit ou neuf cents hommes restant de mon corps d'armée, avec lesquels je cheminai; comme nous étions sans artillerie ni voitures, tandis que la route en était embarrassée, nous filions à côté très aisément. Nous traversâmes la Saale sur un pont couvert, et j'allai cantonner au delà pour y passer la nuit. Je rencontrai le maréchal Augereau et lui demandai l'explication de l'ordre de l'Empereur que m'avait apporté le général Girardin d'envoyer une division à son secours,
pendant que je soutenais un si rude combat dans le faubourg de Leipsick, et de ce que l'on n'avait trouvé personne au lieu désigné. Il me répondit en jurant : « Est-ce
que le b sait ce qu'il fait? Ne vous en étes-vous pas
aperçu déjà? N'avez-vous pas remarqué, dans ces derniers événements et dans la catastrophe qui les a suivis, qu'il avait perdu la tète? Le lâche! il nous abandonnait, nous sacrifiant tous, et me croyez-vous assez fou ou assez bête pour me faire tuer ou me faire prendre pour un faubourg de Leipsick? Il fallait faire comme moi, vous en aller! » C'est tout ce que j'en pus tirer.
Le lendemain, nous nous remîmes en marche; nous trouvâmes en chemin les équipages des vivres de la garde impériale. Pour moi-même, je n'avais pas un morceau de pain; j'en demandai; le commissaire des guerres ou inspecteur qui avait la conduite de ce train faisait assez de difficultés : < Mais vos équipages sont perdus, lui dis-je, et vont devenir la proie de l'ennemi; distribuez promptement votre pain, vos vivres, aux troupes qui passent. » J'obtins enfin de lui cinq ou six pains de munition que je distribuai à mes ofiiciers.
Il fallait repasser la Saale ; un faible pont était jeté pour rinfanterie ; elle s'y précipitait en foule et à le faire couler; personne ne dirigeait. Je passai au moins deux heures à tenter de rétablir l'ordre et finis par traverser moi-même sans en être venu à bout. Il était alors entre deux et quatre heures de l'après-midi; on me dit que le grand quartier général était dans un village assez rapproché; j'aperçus l'Empereur devant une maison, se dandinant sur une chaise ; il n'eut pas l'air de me voir. Le grand écuyer Caulaincourt me fît signe d'entrer; il me donna un pain, un poulet et une bouteille devin; j'étais à jeun; je reçus avidement ce secours, avec gratitude et reconnaissance. Le prince major général