‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 175 sur 262 · INCIDENTS DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

INCIDENTS DE LA RETRAITE

me dit qu'il m'avait envoyé Tordre de continuer ma marche, et qu'un peu plus loin je trouverais un pont détruit que l'on était occupé à raccommoder; je m'y rendis. J'étais seul avec un palefrenier; mes officiers avaient passé la Saale pêle-mêle, pendant que je me rendais au grand quartier général pour recevoir des ordres; ils pensaient que j'allais revenir. Je trouvai une compagnie de pontonniers et des sapeurs à l'ouvrage; des hommes à pied pouvaient passer, ainsi que des chevaux en main, mais non pas encore des voitures. Ces soldats avaient mangé la soupe ; je leur demandai s'ils avaient encore du bouillon : Oui, répondirent-ils, et ils m'en offrirent; j'y trempai du pain que je dévorai.

Après ce léger repas, j'examinai les lieux et vis qu'aucune précaution n'avait été prise pour couvrir le pont en réparation ; ii était vu du versant d'une chaîne de montagnes au sommet desquelles Tennemi pouvait établir du canon et le battre, ce qui ne manqua pas d'arriver. Je repassai afin de voir si je pourrais découvrir sa force; quelques-uns de nos tirailleurs furent dirigés de ce côté-là. Au premier coup de canon, l'Empereur passa sur le frêle petit pont de service, et je le vis au grand trot de l'autre côté. Une colonne de nos troupes venait enfin pour couvrir le pont principal; avant que sa tête l'eût atteint, je le repassai pour rejoindre le grand quartier général. Je ne savais pas ce qu'étaient devenus ma petite troupe et mes officiers. Je remontai donc à cheval et suivis les troupes qui marchaient. Il était nuit close, et, comme le chemin était encombré, nous gagnâmes, pour le côtoyer, une berge, au risque de nous rompre le cou en tombant dans des ravins ou des fondrières; enfin nous atteignîmes l'endroit où était le quartier général. En passant devant la maison où était l'Empereur, Caulaincourt me reconnut et me pria d'en-

Irer pour dîner avec les grands officiers; on allait se mettre à table; j'acceptai.

Le lendemain, on me composa une petite avant-garde; les partisans ennemis battaient le pays. Le soir, nous arrivâmes tard à Ërfurt. La ville, occupée par nos troupes, avait un fort chÂteau; le général d'Alton y commandait, mais les portes en étaient fermées, on craignait du désordre par une arrivée de nuit, et cependant on ne l'évita pas le jour suivant. Des magasins de toute espèce y avaient été formés : pour s'affranchir des formalités, on les pilla.

Nous y étions depuis quelques heures lorsque l'Empereur me fit appeler. En me présentant au château, je rencontrai d'abord le roi de Naples; il me prévint que l'intention de l'Empereur était de me charger de reconnaître une bonne position défensive, attendu qu'il voulait s'y arrêter cinq ou six jours. • F ! ajouta Murât,

trouvez-la mauvaise, autrement il achèvera de se perdre avec nous. — Soyez tranquille, répondis-je, lors même qu'elle serait excellente, je lui dirai mon sentiment sur notre situation. >

Je fus introduit. En effet, l'Empereur me donna la commission dont Murât m'avait prévenu, c Cette reconnaissance est impossible pour le moment, dis-je; il fait un brouillard si épais que l'on ne distingue pas les objets à quinze pas. Mais, ajoutai-je, songez-vous sérieusement à vous arrêter ici? — Les troupes sont fatiguées, dit TEmpereur, et l'ennemi suit lentement; il faut les reposer. — Cela, repris-je, serait utile, nécessaire dans toute autre circonstance; mais dans la désorganisation actuelle, et je dois ajouter dans la démoralisation, puisqu'il faut appeler les choses par leur nom, vous n'en tirerez aucun parti. Il faut gagner le Rhin au plus vite; d'ailleurs, la plus grande partie des hommes s y dirige

Page 1