‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 176 sur 262 · DIALOGUE D'ERFURT · texte numérisé non relu

DIALOGUE D'ERFURT

en désordre. — Cependant, répondit-il, on m'a rapporté qu'on en avait arrêté un grand nombre et formé une quinzaine de bataillons. — On vous flatte et on vous trompe, dis-je avec fermeté; il en a été de même après la mort de Turenne et la déroute de son armée; les courtisans disaient à Louis XIV que les troupes revenaient en deçà du Rhin en si grand nombre que, en supputant le tout, il s'en trouvait plus qu'il n'y en avait jamais eu dans cette armée; c'est Louis XIV qui fit cette judicieuse observation. Les vôtres s'en vont pêle-mêle; on a fait de vains efforts pour les arrêter; leur instinct les pousse vers le Rhin. Personne de nous n'ignore la défection du roi de Bavière, ni son traité avec les alliés, ni le mouvement du général de Wrede qui force de marche sur Francfort pour nous couper la retraite; et ce doit être le motif de leur lenteur à nous suivre, afin de retarder notre marche et de donner à de Wrede le temps d'arriver. S'il nous devance à Gelnhausen, — position que je connaissais — il est plus que douteux que nous puissions l'y forcer, s'il a le temps de s'y établir, et il Taura de reste, si vous restez seulement quelques jours ici. Vous ne devez compter que sur votre garde, et craignez qu'elle ne soit entraînée par l'exemple, comme dans la campagne dernière. > Toutes ces réflexions étaient évidentes.

L'Empereur était dans une attitude de profonde méditation. 11 y avait dans son cabinet trois personnes qui avaient cessé décrire pour écouter; deux étaient, je crois, ses secrétaires intimes; le troisième, le duc de Bassano, avait sa plume entre les dents et les bras croisés;, il me regardait fixement et marquait l'étonnement d'entendre, apparemment pour la première fois, parler à l'Empereur avec cette libre et franche fermeté. Je m'étais arrêté pour attendre ses déterminations. Il

rompit enfin le silence : il me dit qu'il sentait la justesse de mes observations, qu'il me remerciait de ma franchise et qu'il réfléchirait, mais qu'en attendant il désirait que je fisse ma reconnaissance. Je sortis et revins quelques heures après rendre compte que le brouillard n'était pas dissipé, ce qui était exact, et que, par conséquent, je n'avais pu remarquer que ce qui était immédiatement sous mes yeux, à savoir que les environs de la ville étaient fort accidentés et mamelonnés. Là-dessus il me dit : t Eh bien! nous partirons demain. — Ce sera encore trop tard, répondis-je; c'est à l'instant; car les troupes continuent de s'en aller chargées de leur butin. > On ne s'était nullement mis en peine de faire cesser le pillage. Bon gré, mal gré, il fallut rester jusqu'au lendemain.

Quand nous approchâmes de Gelnhausen, je trouvai la position occupée, heureusement faiblement, par un millier d'hommes. La Kintzig la couvrait et le pont avait été déjà rompu, mais si précipitamment que les poutres flottaient à l'entour. Des piquets ennemis nous côtoyaient. Beaucoup d'isolés s'étaient arrêtés : je les fis former en compagnies et j'en fis un bataillon; Tennemi n'avait pas de canon sur ce point, et avec le mien je l'eus bien vite éloigné du bord de la rivière. Dès que le pont fut suffisamment réparé, je fis attaquer et suivre; la position pouvait être chicanée; l'ennemi était si faible qu'il ne songea point à nous retarder; mais s'il avait eu le temps de s'y établir, je ne sais trop si nous serions venus à bout de l'y forcer. Plus loin, il reçut du renfort, surtout en cavalerie; on chamailla et ferrailla donc tout le jour, et toujours marchant, jusqu'à un village où nous arrivâmes à la nuit close. Il y avait là un château où l'Empereur vint s'établir, lorsqu'il avait déjà fixé son quartier dans un autre village un peu en arrière; il

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