PÉNURIE D'ARGENT S
Avant de nous séparer, il me demanda Tévaluation des pertes personnelles que j'avais éprouvées pendant la campagne ; je me bornai à lui dire qu'elles étaient considérables, ce qui était en effet; je n'avais pas même une chemise de rechange. 11 me dit qu'il était sans argent à Mayence et qu'il m'enverrait de Paris une indemnité, c J'étais riche, ajouta-t-il, en commençant la campagne de 1812; les armées étaient bien pourvues, la solde au courant, et j'avais laissé quatre cents millions dans les caves des Tuileries, dont trois cents provenaient des contributions de la Prusse. J'en ai retiré trois cent quarante pour aider la France à refaire Tarmée en 1813; il ne m'en reste plus que soixante; c'est bien peu, et j'ai tant de secours à donner 1 » C'était me faire pressentir que j'y aurais une faible part; en effet, il ne m'envoya, pendant que j'étais à Wesel, qu'une délégation de trente mille francs sur Paris ; j'eus bien de la peine à en obtenir le payement par la suite, mais enûn M. de la Bouillerie, intendant des domaines de la couronne, me solda avec beaucoup d'obligeance.
J'écrivis le lendemain à votre sœur aînée de m'envoyer promptement du linge à Cologne, oii j'allais me rendre. Souham me prêta sa voiture et je partis dans l'après-midi; je trouvai à Bingen mon état-major et mes faibles cadres. La nuit approchait; on fit d'inutiles efforts pour me retenir; je voulus partir. Le chemin était très mauvais; nous étions tous endormis, maîtres, gens et postillons; nous versâmes à un défilé nouvellement percé dans le roc, et, en sortant de voiture sans qu'il y eût d'accident, nous vîmes avec effroi que nous n'étions qu'à deux pieds du bord du Rhin. Si les chevaux eussent fait un pas de plus, nous périssions infailliblement dans ce fleuve, après tant de dangers bravés, et moi ayant échappé de plus à celui de l'Ëlster I J'arrivai
sans autre accident à Cologne d*où je fus envoyé à Wesel et Nimègue.
Mon commandement, à droite de la ligne, fut limité à Coblentz, mais étendu à gauche jusqu'à Arnheim. Toutes nos troupes avaient repassé le Rhin de Mayence à Wesel. La garnison de cette dernière forteresse était nombreuse; le général Bourke, qui en était gouverneur, avait l'ordre de mettre toutes ses troupes à ma disposition, mais seulement pour seconder mes opérations, sans compromettre la sûreté de la place. Ce général en agit très loyalement avec moi; nous reconnûmes l'extérieur et ne jugeâmes pas à propos de pousser en avant.
Je me rendis à Nimègue; j y avais été en garnison pendant que je servais dans la légion de Maillebois, au début de ma carrière; j'y avais eu mon quartier, après le siège, dans Thiver de 1794 à 1795. Nous étions victorieux alors, et à l'époque que je décris maintenant, nous n'étions plus que sur une faible défensive. Je m'assurai que Tennemi se rassemblait sous Arnheim, que nous tenions avec peu de monde. Cette ville était défendue par une espèce de camp retranché, mais point de troupes pour l'occuper; je me décidai à faire évacuer cette place et à repasser le Leck et le Wahal. Je vis de mes yeux les dispositions de l'ennemi et qu'il n y avait pas un instant à perdre; les ordres furent donnés, mais très mal exécutés; au lieu d'évacuer pendant la nuit suivante, on attendit le jour, et ce fut dans ce moment que 1 ennemi attaqua. Il y avait de quatre à cinq cents hommes dans la ville, mais non réunis ni prêts à sortir; ils étaient dispersés; la porte d'évacuation n'était pas même gardée; en sorte que le portier-consigne, soit subornation ou trahison, la ferma, se cacha avec les clefs et disparut au premier coup de canon; ce détachement dut donc capi-