CAMPAGNE DE FRANCE 24S
coupé. Je ne recevais plus d*ordres, et les événements qui se pressaient me commandaient d'être prudent. Je me retirai lentement sur la Meuse, renforçant Wesel, Yenloo et Maëstricht, lorsque j'appris que les alliés avaient ouvert la campagne et passé décidément le Rhin. Ils marchaient d'autant plus vite qu'ils ne rencontraient que de faibles obstacles; ils pouvaient arriver avant moi à Liège; je me hâtai de m'y rendre, et de là à Huy, Namur et Mézières.
L'Empereur avait enfin joint l'armée au premier avis du passage du Rhin (1); mais de ces levées et de ces renforts si pompeusement annoncés , rien de tout cela ne me fut envoyé. C'est sur le papier que j'étais censé avoir un corps de 50 à 60,000 hommes, tandis que, avec celui de Molitor que je ramenais, je n'en avais pas plus de 3,000.
Je me rendais à Verdun pour me relier avec le duc de Raguse qui formait la gauche de notre ligne, lorsque je reçus l'ordre de venir à Châlons, d'où je fus envoyé sur la Marne, à Vitry. Un corps ennemi de 30,000 hommes était déjà dans le voisinage. Je ralliai mes troupes à la Chaussée; j'y fus attaqué le lendemain matin, très fai« blement; cependant l'ennemi fit dans la journée des dispositions pour me forcer; je tins bon jusqu'au soir et je me retirai sur Châlons pendant la nuit. L'évacuation en était commencée, mais il fallait au moins vingt-quatre heures pour achever d'en vider les magasins, qui nous étaient si précieux.
L'ennemi se montra au point du jour et déploya successivement toutes ses forces que j'avais évaluées à
(1) Les alliés passèrent le Rhin le !•' janvier 1814; TËmpereur ne quitta Paris que le 23.
30,000 hommes. La prudence commandait sans doute de ne point lutter aussi inégalement et de ne point exposer Chftlons; mais, malgré toute l'activité possible, révacuation des magasins ne pouvait être achevée que la nuit suivante. D'un autre côté, le général qui commandait à Vitry et avait de 2,000 à 2,500 hommes, me mandait qu'il était dans une position très critique, sans vivres ni moyens de défense, que, déjà investi sur la rive droite de la Marne, s'il ne recevait pas sur-le-champ l'ordre de se retirer, il serait contraint de capituler et que nous perdrions cette garnison, presque sans coup férir. Je me déterminai donc à lui envoyer cet ordre et à protéger sa marche pour me rejoindre. C'était ainsi une nécessité nouvelle de défendre Chàlons. Mes troupes couvrirent cette ville et la défendirent en effet très courageusement au dehors jusqu'à la nuit, que le feu cessa de part et d'autre.
Le général York, qui commandait sur ce point, s'était proposé de l'occuper; il me fit sommer de me rendre ou d'évacuer; autrement il l'incendierait. La chose était facile, car plusieurs quartiers sont anciens et les maisons construites en bois. Par un malentendu, on introduisit son parlementaire, quoique, suivant mon usage, j'en eusse renouvelé la défense, et on l'amena chez moi. C'était un frère naturel du roi de Prusse, le comte de Brandebourg, le même qui, en 1812, était arrivé de Berlin à Tilsitt, un ou deux jours avant la défection du corps prussien, lequel était précisément le même que j'avais combattu toute cette journée, et commandé par le même chef. J'avais autrefois traité ce jeune homme avec égard et politesse : il en manqua vis-à-vis de moi en s'acquittant de son message. « Je respecte mieux que vous, lui dis-je, votre caractère; autrement je vous ferais repentir de votre ton inconvenant. Je n'exposerai pas
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ChÀlons au désordre d'une occupation de nuit; mais je ne ferai pas mystère de vous dire que j'évacuerai demain matin. Votre général me connaît assez pour être convaincu que je ne me laisse pas plus intimider par des menaces que par des actes. Voilà tout ce que j'ai à vous dire; allez. » Il me répondit : < Nous allons incendier la ville. — Faites i, dis-je, et je le congédiai.
Dès la veille j'avais prescrit de miner le pont ainsi qu'un arc de triomphe que la reconnaissance ou la flatterie avait fait élever à l'Empereur à l'extrémité du pont, sur la rive gauche de la Marne; il ne devait être renversé que dans le cas où les mines manqueraient leur effet — ce qui arriva — afin d'obstruer le pont, au moins pour l'artillerie.
La menace de tirer des obus sur la ville ne tarda pas à s'efiTectuer et l'effroi s'y répandit aussitôt. J'avais tout fait disposer pour arrêter l'incendie dans les quartiers les plus exposés. Quelques maisons prirent feu; j'eus alors un spectacle déchirant, les autorités me suppliant d'évacuer, une partie de la population s'enfuyant à moitié nue, en jetant des cris de désespoir et maudissant l'auteur d'une guerre qui avait attiré la désolation sur la France, et à qui cependant elle avait naguère élevé l'arc de triomphe. Je gémissais à cet affreux spectacle; mais mon devoir ne me permettait ni de céder ni de compromettre mes troupes et les opérations générales de l'armée. La nuit était très rude, il gelait très fort, et les malheureux étaient à peine vêtus; les femmes, échevelées, pieds nus, emportaient leurs enfants au maillot. Le cœur m'en saigne encore. L'ennemi, remarquant l'inutilité de son feu, ou faute de munitions peut-être, le cessa et les habitants rentrèrent chez eux.
J'évacuai en plein jour et donnai l'ordre de mettre le feu aux mines du pont; mais, mal faites, elles ne firent
que l'ébranler; j'y suppléai par celles de l'arc de triomphe qui, renversé, forma un obstacle sufDsant pour arrêter momentanément le passage; l'ennemi, nous voyant bien préparés à nous y opposer, ne le tenta point ee jour-là.
J*avais l'ordre de communiquer avec le duc de Raguse, que l'on supposait être à Arcis-sur-Aube. J'y dirigeai ma cavalerie, mais, chemin faisant, elle rencontra celle de Tennemi et se rabattit sur Étoges; la garnison de Vitry, qui s*était retirée sans obstacle, y était arrivée. Une partie de mon corps s'y rendait avec moi, l'autre marchait sur Jaàlons; je couvrais ainsi les deux routes de poste de Châlons à Paris; mais, comme j'arrivais à Champtrix, j'appris par des prisonniers et des habitants qu'une partie de l'armée de BlQcher se portait sur Montmirail. Cette communication m'étant coupée, je me rendis par des chemins de traverse à Épernay où toutes mes troupes se réunirent, et, comme il était à craindre, et même probable, que Tennemi arriverait avant moi à la Ferté-sous-Jouarre, si je ne faisais pas diligence pour l'y prévenir, je forçai de marche. J'avais fait halte et couché à Épernay; continuant ma route, j'y laissai mon arrière-garde pour retarder l'ennemi qui avait débouché de Chàlons; la sortie d'Épernay est un défilé qui peut être défendu quelque temps. Je m'étais arrêté dans un village, sur les coteaux à gauche de la route; mais, à peine établi, on m'avertit que mon arrière-garde, qui n'avait cependant pas été pressée, se retirait, et que les éclaireurs de l'ennemi étaient déjà à la hauteur du village où je déjeunais. Je n'eus donc que le temps de monter à cheval pour me sauver à travers les vignes et joindre mes troupes qui avaient fait assez de chemin; sans cet avertissement donné par un paysan, j'aurais certainement été pris à table; j'en fus quitte pour la