COMBAT DE LA FERTÉ
peur. Le général qui commandait l'arrière-garde s'était intimidé sur de faux rapports; je ralentis sa marche, en lui faisant faire volte-face toutes les fois que l'ennemi semblait vouloir nous presser. Nous primes position et nous reposâmes quelques heures à Dormans, d'où nous continuâmes sur Château-Thierry que ma tète de colonne avait déjà dépassé; il m'importait de gagner la Fertésous-Jouarre, où les deux routes se réunissent, et d'y passer la nuit.
J'appris, en y arrivant, que le général russe Sacken était à Bussière; quelques heures plus tard, j'aurais été obligé de rebrousser chemin sur Château-Thierry et de gagner Soissons, ce qui m'aurait séparé de l'armée et aurait découvert Meaux, d'où l'ennemi n'eût rencontré aucun obstacle jusqu'à Paris. Mon arrière-garde me suivait toujours; elle avait l'ordre de couper le pont de Château-Thierry, ce qui fut mal exécuté. Mon avantgarde prit position à la Ferté, sur les hauteurs de la route de Montmirail ; elle ne tarda pas à y être attaquée; nous chicanâmes sur un terrain favorable à cette sorte de défense pendant tout le jour, ce qui donna le temps à mon arrière-garde d'arriver; elle était assez pressée et ne fit que traverser la Ferté. J'ignorais où était le grand quartier général, attendu que l'on ne répondait point aux fréquents avis que je donnais sur ma situation. Je perdis du terrain vers le soir, et, craignant les attaques simultanées des corps qui débouchaient par les deux routes, je repassai la Marne le lendemain à Trilport dont le pont fut miné, malgré l'opposition que les habitants voulurent y faire. J'avais formellement défendu qu'on y mtt le feu sans mes ordres exprès et, afin d'être plus à portée, au lieu de me rendre à Meaux, je restai et me couchai sur un tas de fagots amoncelés là pour être embarqués. Harassé de fatigue et tombant de sommeil,
je m'étais profondément endormi auprès d'un grand feu; je fus réveillé en sursaut par une violente détonation. Le général du génie Yalazé, qui était près de moi, courut au lieu de Texplosion; un nouveau malentendu, comme si la fatalité s'en mêlait, avait fait mettre le feu aux mines; quelques-unes n'étaient pas parties, mais le pont était tellement rompu, ébranlé, ne tenant presque à rien, qu'il eût été trop dangereux de ne pas achever de le détruire, avec d'autant plus de raison qu'il suffisait d'y laisser un simple poste d'observation et qu'il y en avait un autre à Meaux qui était intact.
Je tenais exactement l'Empereur informé de ma marche et des événements qui m'avaient amené sur ce point; j'en donnais également avis au roi de Naples qui commandait à Paris. L'alarme y était fort grande et avec toute raison, car nous n'en étions plus qu'à onze lieues, et la grande armée des alliés marchait sur Nogent, Bray et Montereau. L'Empereur, instruit par mes dépèches, fit une marche de flanc très hardie et tomba à l'improviste sur Blûcher à Champaubert et Château-Thierry; il y remporta une grande victoire. J'avais eu l'ordre de diriger ma cavalerie pour favoriser ces attaques, et quoiqu'elle eût à passer par Meaux, elle put encore prendre part au succès; c*est alors que je regrettai vivement la perte du pont de Trilport. Malheureusement ces avantages ne faisaient que prolonger notre agonie; ils relevaient l'ardeur de nos troupes, mais nous exténuaient et nous affaiblissaient journellement.
Pendant que ces événements se passaient du côté de la Marne, la grande armée ennemie s'emparait des trois points que je viens de nommer sur la Seine; il fallut donc lâcher prise et courir en toute hâte pour couvrir Paris, rassembler tous nos débris épars et livrer bataille. Mes troupes furent envoyées entre Brie-Comte-Robert et
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Guignes; pendant qu'elles marchaient, je fus un instant à Paris mettre quelques affaires en ordre, ne doutant pas que, sous peu, la capitale ne tombât aux mains des alliés; je rejoignis promptement. Le rassemblement étant fait et l'attaque ordonnée, je fus dirigé sur Bray; le pont en était coupé; l'affaire se réduisit à une vive canonnade. On fut plus heureux à Montereau; les enne* mis avaient pris position sur la rive droite; ils y furent attaqués; un de nos corps, d'abord repoussé, fut bientôt soutenu par d'autres qui se précipitèrent sur eux avec fureur, les rompirent et les mirent en fuite; ils repassèrent la Seine dans le plus grand désordre; on les suivit vivement et l'on m'appela.
Les alliés se retirèrent au delà de l'Aube; chemin faisant, ils envoyèrent des parlementaires proposer un armistice; de part et d'autre on désigna des généraux pour traiter. Ce seraient, prétendait-on du côté des ennemis, les préliminaires de la paix que le congrès de Chàtillon négociait lentement : je ne sais s'il y avait réellement bonne foi de part et d'autre dans ce congrès, mais à coup sûr ce n'était pas du côté des alliés. Lusigny, entre Troyes et Vendœuvre, avait été choisi pour convenir des lignes d'armistice; les alliés ont prétendu que le territoire entre la Seine et l'Aube se trouvait neutralisé pendant que l'on arrêterait les articles; mais, soit malentendu, soit mauvaise foi, l'Empereur fit passer la Seine à Troyes et me dirigea sur Châtillon. Les négociateurs de l'armistice, se trouvant au milieu du feu, rompirent les conférences; le congrès de Châtillon fut alarmé de mon approche, et le duc de Vicence, principal négociateur français au congrès, m'expédia un courrier pour me supplier de ne pas avancer; autrement tous les ministres étrangers menaçaient de se retirer. Je m'arrêtai, et l'Empereur approuva ma condescendance.
Tandis que l'on marchait vers Bar-sur-Aube, il fut informé que l'armée de Blûcher, qu'il avait battue et mise en fuite à Champaubert et Château-Thierry, revenait sur ses pas ; il partit avec toutes ses réserves pour la combattre de nouveau et m'envoya Tordre de prendre, en ma qualité de plus ancien maréchal, le commandement des troupes qu'il laissait derrière lui, c'est-à-dire des corps du maréchal duc de Reggio et du général Gérard, aussi affaiblis que moi, de passer moi-même la Seine, et d'aller me mettre en ligne sur l'Aube avec ces deux corps, ce que j'exécutai immédiatement. Je traversai un pays fort diHlcile par Essoyes, je ûs enlever la petite ville de la Ferté; mais, tandis que j'envoyais pour communiquer avec Bar-sur-Aube, où devait être le duc de Reggio, des détachements ennemis se montrèrent à peu de distance, en deçà des bois de l'ancienne abbaye de Clairvaux. Je jugeai immédiatement que les deux corps avaient dû se retirer de Bar; cependant on n'entendait point de canon qui les y forçât; je rappelai de suite les troupes qui avaient enlevé la Ferté, et, comme mes communications se trouvaient ainsi coupées sur ma gauche avec eux, n'ayant plus d'autre point que Bar-sur-Seine pour repasser ce fleuve, je forçai de marche toute la nuit; je n'y prévins les éclaireurs ennemis que d'un quart d'heure. Je me hâtai d'envoyer aux nouvelles à Troyes, où s'était déjà rendu le quartier général des deux corps.
Le maréchal Oudinot me fît connaître l'état des choses et les motifs de sa retraite; il me pressait, puisque j'avais le commandement général des troupes, d'en venir prendre la direction plus au centre; je continuai donc mon mouvement en descendant la rive gauche de la Seine et j'arrivai de ma personne le surlendemain à Troyes. Depuis plusieurs jours, j'étais indisposé; en