AFFAIRE DE TROYES
arrivant, je fus obligé de me mettre au lit. Le maréchal et le général Gérard vinrent me trouver; nous convînmes de nos dispositions; il fallait sans retard s'occuper des préparatifs d'une défense momentanée à Troyes pour donner à mon corps le temps de gagner cette ville. Il fat convenu qu'une division du corps de Gérard tiendrait tant qu'elle pourrait dans et hors la ville, l'autre étant en réserve, et le corps du maréchal posté en deçà du faubourg; on attendrait ainsi l'arrivée du mien, qui devait joindre le lendemain de bonne heure. Il était à craindre que l'ennemi ne passât la Seine à Méry, ne nous coupât la grande route qui conduit à Nogent, ne s'emparât de Bray et de Montereau, et ne nous séparât ainsi de l'Empereur; il ne nous serait resté que la route de Villeneuve-l' Archevêque et Sens.
J'étais de ma personne dans le faubourg, l'infanterie des deux corps placée comme j'ai dit; je devais les suivre avec la mienne. Je déjeunais en sécurité, lorsque le général Gressot, chef d'état-major du maréchal Oudinot, vint me rendre compte que le corps du maréchal venait d'être placé dans la position indiquée; j'avais donné l'ordre qu'une partie de la cavalerie suivît l'ancienne route par Pavillon et le Paraclet. Comme nous nous mettions en mouvement pour joindre le corps du maréchal, un officier vint me prévenir que Fennemi débouchait de Troyes et que je n'avais pas un instant â perdre; nous étions dans une rue qui aboutissait à la grande route; je répondis que la chose n'était pas possible, puisqu'il y avait une division dans et hors la ville, une autre en arrière, et le corps du maréchal en réserve. « Toutes ces troupes sont parties •, me dit l'oiBcier, et je n'en avais pas été informé! Tout indisposé que j'étais, je sautai sur mon cheval, lorsque je vis paraître les éclaireurs ennemis; je me lançai sur eux.
avec mes aides de camp et mon escorte, et nous les repoussâmes vers la ville; pendant ce temps, mes équipages prirent le galop et gagnèrent la grande route. Je rejoignis le général Gérard qui continuait sa retraite, par les ordres, me dit-il, du maréchal; celui-ci le précédait avec beaucoup d'avance; il n'était pas resté en position, quoique le général Gressot m'eût dit y avoir mis ses troupes, d'après l'ordre de mouvement convenu. Dix minutes plus tard, les communications m'étaient coupées.
Nous marchâmes toute la journée en escarmouchant; il n'y eut qu'une échauffourée de cavalerie; nous avions trop d'avance pour que Tennemi pût nous engager dans un combat trop disproportionné. Le soir^ nous primes position aux Greys et aux Granges; je trouvai le maréchal Oudinot dans ce dernier endroit, et, comme je lui demandais pourquoi il avait quitté son emplacement le matin, il me répondit que la Jeune garde n'était pas faite pour faire l'arrière-garde. « En ce cas, repartis-je, je n'ai plus d'ordres à vous donner, réclamez-en de l'Empereur. »
Je continuai la retraite; le lendemain, nous reprîmes les positions sur la Seine, à Nogent, Bray et Montereau, pour défendre ces passages; mais l'ennemi la traversa au-dessous de notre gauche; il fallut faire alors un changement de direction perpendiculaire au fleuve. Il se déploya devant nous, attaqua principalement notre gauche, que formait le duc de Reggio, et nous accula sur Provins. Nous tînmes bon toute la journée, mais non sans pertes, traversâmes les ravins, les défilés et la ville, et primes position en arrière. Notre situation était fort critique, et nulle nouvelle de l'Empereur, quoique ce ne fût pas faute d'avertissements. L'ennemi ne tenta rien le lendemain ; cette inaction ne me parut
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pas naturelle; je commandai toute ma cavalerie pour une reconnaissance générale qui aurait lieu le jour suivant. Il n'avait laissé que de faibles détachements pour nous observer et s'était mis en pleine retraite. Dès que j'en fus instruit, je partis de la Maison-Rouge, où j'avais mon quartier, avec le duc de Reggio, pour suivre ses traces. Il était évident que ce mouvement rétrograde, avec des forces bien supérieures aux nôtres, était occasionné par une marche de Qanc de l'Empereur. En effet, pendant la nôtre, je reçus l'ordre de me diriger vers Arcis-sur-Aube avec tous mes corps. Le duc de Reggio força de marche pour atteindre le point indiqué. Je devançai mes troupes pour arriver à Arcis; je trouvai, chemin faisant, un marais dont le gué avait été gâté et rendu impraticable par le passage d'un lourd matériel. Je fis dire qu'on en cherchât un autre; ce fut un retard considérable. Tout en continuant ma route, j'aperçus de loin, sur la gauche de l'Aube, toutes les forces ennemies formées en carré, mais immobiles, et nos troupes se retirant dans la direction de Yitry-sur- Marne. Fort surpris de ce mouvement, je pressai mon cheval pour en connaître la cause; je trouvai l'Empereur sur la place d'Arcis, près d'un feu de bivouac.
• Quel motif, lui dis-je, vous porte à retirer d'ici vos troupes? — L'ennemi est en pleine retraite, répondit-il, et je me porte sur ses communications ; nous le tenons, et il payera cher son audace. J'ai fait revenir le grand parc à Sézanne pour suivre mon mouvement sur Vitry et j'ai fait donner l'ordre à nos détachements de Nogent, Bray et Montereau, de s'y rendre à marches forcées.» Ces détachements étaient commandés par le général Pacthod; le parc et les équipages de mes corps d'armée étaient protégés par eux. t Comment! dis-je, l'ennemi s'en va? mais il est en position de l'autre côté : j'ai vu des forces
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considérables; lui-même distingue très bien votre mouvement rétrograde, et s'il vient attaquer ici, que lui opposerez-vous? — Il n'oserait et ne songe qu'à repasser le Rhin, et s'il est encore là, c'est pour laisser filer ses nombreux équipages; du reste je lui ai opposé le duc de Reggio et la cavalerie ; je lui avais dit de masquer mon mouvement et d'en dérober la vue à l'ennemi. — Comment cela se peut-il? dis-je; la ville est dans un fond; l'Aube coule entre deux versants; l'ennemi est sur l'un, et vos troupes montent sur l'autre. — C'est égal, reprit-il ; quand arrivera votre corps? — Très tard dans la nuit. — Eh bien ! vous appuierez le duc de Reggio qui continue à rester sous vos ordres. > Il dit au major général de faire mes instructions. Pendant que celui-ci les dictait, arriva le maréchal Ney qui était allé reconnaître l'ennemi. « Que fait-il? dit l'Empereur. — Il ne bouge pas de sa position et n'a nullement l'attitude de gens qui veulent attaquer. »
Après quelques autres propos, nous vtmes arriver à toute bride le colonel Galbois, de l'état-major général; il rendit compte d'un air effaré que l'ennemi marchait à nous, c Cela n'est pas possible i, dit l'Empereur; dans le même moment nous entendîmes le canon. < Duc de Tarente, me dit l'Empereur, montez à cheval et allez le reconnaître. » Je trouvai le duc de Reggio très agité; en effet sa position était très critique. < Allez de suite à l'Empereur, je vous prie, me dit-il; qu'il vienne à mon secours; autrement je suis perdu . — Ne comptez pas sur des secours, lui répondis-je ; toutes ses troupes sont en marche sur Vitry; il s'est persuadé que l'ennemi est en retraite. » Nous étions encore masqués par une arête : t Voyons, dis-je, ce qui nous menace de l'autre côté. » La cavalerie du maréchal en descendait promptement; je trouvais qu'on l'avait trop mise en évidence; elle eût mieux été