SUR LA MARNE
dont ils ne connaissaient peut-être pas l'importance.
Ainsi que je l'avais prévu sur mon front, l'ennemi s'étant renforcé chargea ma cavalerie qui vint, bride abattue et suivie de très près, prendre la place qui lui avait été désignée; à peine eut-elle démasqué ma ligne que l'adversaire reçut un feu de mitraille et de mousqueterie qui le mit dans le plus grand désordre et Téloigna pour la nuit. De notre côté, nous l'employâmes à franchir la rivière sur un mauvais radeau que nous détruisîmes; le lendemain matin, nous étions rangés en bataille sur la rive droite, sans avoir été inquiétés ni par la garnison de Yitry ni par les troupes que nous avions contenues la veille. Elles se déployèrent devant nous, la rivière entre deux, et hors de la portée du canon. Si, la veille, l'ennemi qui avait de très grandes forces avait marché résolument, c'était fait de nous, tout au moins de nos communications avec l'Empereur. Elles étaient malheureusement coupées pour tout ce qui , laissé en arrière, devait se réunir à Sézanne; je m'étais assuré que ce convoi n'était point passé avant nous; j'avais môme remarqué, en venant, vers le déûlé que j'avais traversé la veille, des canons, des voitures abandonnées, preuves évidentes qu'il y avait eu la un combat, une surprise ou une alerte. N'ayant pas de chevaux pour le traîner, je n'avais pu ramener ce matériel qui ne pouvait appartenir au grand parc; j'ignorais d'ailleurs si, depuis les ordres donnés pour la réunion à Sézanne, il y en avait eu d'ultérieurs.
Tandis que nous étions en face de l'ennemi, je remarquai qu'il faisait filer des troupes sur Yitry, où il n'y avait pour lui aucune difQcuIté de passer la Marne. Je reçus en ce moment l'ordre d'envoyer ma cavalerie à Saint-Dizier, et bientôt après celui de suivre avec toutes mes troupes. L'Empereur en étant parti pour Vassy, j'eus
un nouvel ordre de repasser la Marne, ce que j'effectuai le lendemain, sans avoir été inquiété depuis la matinée du jour précédent. Il m'était enjoint de prendre une position entre la 3Iarne et Vassy ; nous venions de nous y établir lorsque, sur un avis reçu, je vis bientôt après moi-même la cavalerie des alliés déboucher de divers côtés. Informé par moi, TEmpereur me fit reporter en avant et arriva de sa personne. II réunit toute la cavalerie qu'il avait sous la main, et, nous précédant, la déploya, de l'autre côté de la Marne, dans les plaines de Saint-Dizier. L'ennemi n'avait que peu d'infanterie, mais il avait rassemblé sur ce point environ dis. mille chevaux avec une artillerie légère proportionnée. Il s'agissait de savoir si cette cavalerie couvrait son armée ou ce que celle-ci était devenue. Le choc fut long et rude; mon artillerie étant placée sur les hauteurs au pied desquelles coule la Marne, je dominais le champ de bataille; depuis le commencement de la guerre, je n'avais pas eu l'occasion de voir une si nombreuse cavalerie s'entremêlant. Enfin l'ennemi fut rompu, mis en fuite, et perdit environ trois mille chevaux avec presque toute son artillerie; on le poursuivit assez loin. Nous nous portâmes le lendemain devant Vitry et nous eûmes la triste conviction que sa grande armée n'y était plus; qu'était-elle devenue? Il n'était pas difiicile d'en juger; car, ne nous ayant pas suivis et ayant laissé une forte garnison dans la ville, il était évident qu'elle avait rebroussé chemin et marchait sans obstacle sur Paris. Nous avions cheminé par une pluie battante qui cessait i peine; les troupes étaient éreintées, les terres tellement détrempées qu'on ne pouvait y faire mouvoir l'artillerie ni la cavalerie. L'Empereur me dit : « Enlevez la ville. — Quoi! répondis-je, dans l'état où sont les troupes! Ne voyez-vous pas cette nombreuse