SENTIMENTS DE L*ARMÉE
même en faveur de son fils ; ce serait le moyen de raccommoder la France avec l'étranger. L'Empereur ne devait pas ignorer ces dispositions, non plus que le mécontentement général qu'il avait soulevé. Comme il eût pu trouver mauvais que je quittasse ainsi mes troupes sans ordre et soupçonner quelque complot, je refusai de m'en séparer, me réservant de m'expliquer lorsque nous serions arrivés à destination. Nous ne savions pas ce qui se passait à Paris depuis que les alliés l'occupaient, et l'Empereur lui-même n'était pas mieux informé. Nous nous entretenions de notre situation, c'est-à-dire de l'armée, de son avenir, des malheurs attirés sur la France par l'entêtement d'un seul homme; le passé nous accablait, le présent n'était pas pour nous rassurer.
Le dernier jour de marche, au moment de monter à cheval, le général Gérard vintà moi avec plusieurs au très, au nom de ses troupes ; je ne sais plus si le maréchal duc de Reggio était alors avec moi. Gérard porta la parole ; il me représenta l'état des choses, que tout le monde en avait assez, que nos malheurs étaient assez grands pour ne les pas aggraver par une folle résistance et exposer Paris au sort de Moscou si, comme le bruit en courait, on voulait tenter d'en chasser l'ennemi; que lui et les siens n'étaient nullement disposés à concourir à de nouveaux désastres. Je lui répondis que je pensais comme eux, ce qui était vrai, et que j'en dirais nettement mon sentiment à l'Empereur, c En ce cas, s'écrièrent-ils, comptez sur nous ; vous êtes notre chef, nous obéirons. » Nous nous mîmes en route et arrivâmes à Fontainebleau. Une grande agitation régnait parmi les officiers; ils vinrent en foule à mon logement me supplier de me rendre immédiatement près de l'Empereur, de porter la parole au nom de l'armée et de dire qu'on en avait
assez, qu'il fallait en finir. Je leur promis de les satisfaire et leur demandai de me donner un moment.
Pendant que je faisais un bout de toilette, arriva un aide de camp du duc de Raguse, porteur d'une lettre du général Beumonville; c'était mon intime ami. La suscription de cette lettre était à mon adresse, à celle du maréchal duc de Raguse et des autres maréchaux. L'un des officiers la lut tout haut pendant que je m'habillais; elle avait été décachetée par le duc de Raguse qui commandait la ligne de nos avant-postes. Beumonville était membre du gouvernement provisoire ; il faisait l'éloge des maréchaux Mortier et Harmont et de leurs troupes, qui s'étaient vaillamment battues pour la défense de Paris; il parlait de la magnanimité des alliés, de l'empereur de Russie surtout, ajoutant qu'ils ne voulaient plus traiter avec Napoléon, que l'on aurait la Constitution anglaise, que le Sénat allait y travailler, etc.
Aussitôt que je fus prêt, je pris cette lettre, et le duc de Reggio, plusieurs généraux et moi nous rendîmes au château ; malgré nos instances, nous y fûmes suivis par tous nos états-majors. Ils craignaient que l'Empereur, prévenu de notre visite, se déterminât à nous faire un mauvais parti : c Les temps sont changés, leur dis-je ; il oserait d'autant moins que l'armée est pour nous, i II en était ainsi même de la garde qui partageait le mécontentement de l'armée, à cause des malheurs que l'Empereur avait attirés sur la France. Néanmoins nos officiers voulurent nous accompagner pour nous défendre au besoin; un grand nombre d'autres et de tous grades, dans la cour d'honneur et dans les appartements, partageaient les mêmes sentiments ; tous montraient l'impatience de voir finir leur anxiété. Il y avait certainement un projet de marcher sur Paris, mais aucun n'y était disposé.