DÉCLARATIONS
Aussitôt que nous fûmes annoncés, le duc de Reggio et moi fûmes introduits dans le cabinet où était l'Ëmpe* reur avec les ducs de Bassano et de Vicence, le prince de la Moskowa, le prince de Neuchâtel, le maréchal Lefebvre et d'autres dont je ne me souviens plus. C'est ici que commença la scène qui changea tant de destinées. L'Empereur vint à moi : « Bonjour, duc de Tarente, comment va? — Fort tristement, dis-je; tant d'événements malheureux! succomber sans gloire ! n'avoir pas fait un effort pour sauver Paris I Nous en sommes tous accablés, humiliés! — C'est un grand malheur, c'est vrai, répondit-il; et que disent vos troupes? — Que vous nous appelez pour marcher sur la capitale; elles partagent notre douleur, et je viens vous déclarer en leur nom qu'elles ne veulent pas l'exposer au sort de Moscou. Nous croyons avoir assez fait, assez prouvé notre dévouement à sauver la France des calamités qui pèsent maintenant sur elle, pour ne pas hasarder une tentative plus qu'inégale et achever de tout perdre. Les troupes meurent de faim au sein de leur propre pays, réduites de beaucoup par les événements désastreux de cette campagne, les privations, les maladies, et je dois le dire, par le découragement; depuis l'occupation de la capitale, un grand nombre de soldats se retirent chez eux; ce n'est pas dans la forêt de Fontainebleau que les autres trouveront à vivre. En se portant en avant, ils entreront en plaine, avec notre faible cavalerie exténuée, les attelages ne pouvant plus marcher, très peu de munitions, pas assez pour une affaire, nulle ressource pour les remplacer; et si, comme il est probable, nous échouons, nos restes seront anéantis et la France entière sera à la discrétion de l'ennemi; nous lui en imposons encore, gardons notre attitude. Au reste, notre parti en est pris, et quel que soit celui que l'on
prendra, nous sommes très résolus à en finir ; quant à moi, je vous déclare que mon épée ne sera jamais tirée contre des Français ni teinte de sang français. Quelque parti que Ton prenne, c'est assez de cette malheureuse guerre, sans allumer la guerre civile ! — Mais non, dit l'Empereur, on n'a point l'intention de marcher sur Paris. 1
J'aurais cru qu'il aurait éclaté! Au contraire, sa réponse fut faite avec calme et douceur; il répéta: < C est vrai, c*est un grand malheur que la prise de Paris. — Savez-vous, lui dis-je, ce qui s'y passe? — On dit que les alliés ne veulent plus traiter avec moi. — Est-ce là tout ce que vous savez? — Oui. — Eh bient voyez cette lettre. » Je lui présentai la lettre de Beurnonville. « Vous verrez exactement les mesures que l'on y prend, puisque c'est un des membres du gouvernement provisoire qui écrit. — Peut-on la lire publiquement? reprit TEmpereur. — Oui, répondis-je, car on a déjà commencé chez moi; vous verrez par la suscription que je ne suis pas le seul à qui elle est destinée; le duc de Raguse me Ta envoyée par un aide de camp, ouverte. » L'Empereur la remit au duc de Bassano, qui en fit à haute voix la lecture; lorsqu'il eut terminé, l'Empereur la reprit et me la rendit en me remerciant de cette marque de confiance, c Vous n'auriez jamais dû en douter, dis-je. — C'est vrai; j'ai eu tort; vous êtes un brave homme, un homme d'honneur. — Trêve de compliments ; laissons cela, dis-je; il s'agit de prendre un parti, l'opinion fait des progrès; il n'y a pas de temps à perdre. » Alors, s'adressant à tous ceux qui étaient présents : • Eh bieni messieurs, dit- il, puisqu'il en est ainsi, j'abdiquerai. J'ai voulu faire le bonheur de la France, je n'ai pas réussi; les événements ont tourné contre moi. Je ne veux pas augmenter nos malheurs; mais, en abdiquant,