ALEXANDRE ET LES COMMISSAIRES
nous permette de parler à ce vil Sénat! Toutes les institutions» toutes les existences vont être menacées; les acquéreurs de biens nationaux vont être recherchés; il en naîtra une affreuse guerre civile; caria nation a fait trop de sacrifices, elle a payé trop cher le peu de liberté qu'elle a conquis pour ne pas tout faire pour le conserver. L'armée ne laissera pas fouler aux pieds la gloire dont elle s'est couverte; malheureuse par son chef, avec ou sans lui, elle renaîtra de ses cendres, plus forte, plus remplie d'ardeur que jamais pour les libertés, les institutions et l'indépendance nationale ; elle se bornera désormais à l'assurer, sans plus songer à conquérir ou à troubler d'autres peuples. > L'empereur de Russie, frappé de toutes ces raisons, fut ébranlé, c Soyez notre médiateur, Sire; c^est un autre genre de gloire digne de la grande âme de Votre Majesté. Elle a déclaré qu'elle ne faisait la guerre qu*à un homme : il est abattu; que Votre Majesté se montre en vainqueur généreux! Qu'elle mérite la reconnaissance de la grande majorité nationale, comme nous admirons en ce moment sa modération magnanime I 1
L'Empereur parut très touché de notre confiance en lui et nous dit : < Je ne m'oppose point à ce que vous voyiez le Sénat; je ne tiens nullement aux Bourbons; je ne les connais pas. Il sera impossible, je le crains, d'obtenir la régence; l'Autriche y est la plus opposée; pour moi j'y consentirais volontiers, mais je dois agir de concert avec mes alliés. Puisque les Bourbons ne conviennent point, prenez un prince étranger ou choisissez parmi vos maréchaux, comme la Suède a fait de Bernadotte; il ne manque pas d'hommes illustres en France. Enfin, messieurs, afin de vous prouver ma sincère estime et ma haute considération pour vous, je vais faire connaître à mes alliés vos propositions et je les
appuierai. Il me tarde aussi d'en unir, car il y a des soulèvements qui vont en augmentant dans les Vosges et en Lorraine, où Ton continue à se fusiller; une colonne de mes troupes a perdu trois mille hommes en traversant ces départements et sans voir un seul soldat français. Votre franchise a excité la mienne et je ne crains pas dé vous faire connaître cet état de choses. Revenez à neuf heures; nous terminerons. >
Nous nous retirâmes : en traversant le grand salon, nous y trouv&mes les membres du prétendu gouvernement provisoire et les ministres provisoires et d'autres personnes. L'inquiétude et la crainte étaient peintes sur tous les visages; une discussion commençait, lorsque les membres de ce gouvernement furent appelés et introduits chez l'Empereur; ils étaient tous dans un négligé honteux, tandis que nous avions trouvé le Tsar en grande tenue militaire. Ils y restèrent assez longtemps ; la discussion dans le grand salon était animée; enfin ils sortirent et voulurent prendre avec nous un ton d'autorité que nous rabattîmes promptement, les traitant de factieux, d'ambitieux livrant leur patrie, parjures à leurs serments. Le prince de Talleyrand était passif. Comme la discussion était très bruyante, le duc de Vicence éleva la voix et dit : c Messieurs, vous oubliez que vous êtes chez l'empereur de Russie. > On se tut et M. de Talleyrand invita tout le monde à descendre chez lui, en disant qu'on chercherait à s'entendre et à se concilier; nous répondîmes que nous ne reconnaissions pas leur autorité et nous partîmes. J'avais pour mon compte accablé de reproches mes amis Beurnonville et Dupont qui avait le portefeuille de la guerre. Celui-ci avait avec raison beaucoup à se plaindre de Napoléon, qui l'avait fait juger par une commission de ministres et de conseillers d'État qui lui étaient dévoués, au lieu de le remettre à