‹ Souvenirs du Maréchal Macdonald, duc de TarenteChapitre 198 sur 262 · CATASTROPHE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE

ses juges naturels, la Haute Cour ou un conseil de guerre, pour l'événement de douloureuse mémoire à Baylen. J'oubliais de dire qu'en sortant du cabinet de l'empereur de Russie, l'un de ses généraux lui parla à mi-voix; j'entendis ces mots : totum corpus, auxquels je ne donnai aucune importance d'abord, mais qui en eurent une très grande quelques moments après. Nous allâmes chez le maréchal Ney. Nous apprîmes, là, que notre arrivée avait frappé de terreur tous les partisans du nouvel ordre de choses; plus de deux mille cocardes blanches étaient tombées des chapeaux; le Sénat tremblait. Pendant que nous déjeunions, on vint appeler le duc de Raguse; il revint un moment après, pâle et comme égaré, en nous disant : c Tout mon corps a passé cette nuit à l'ennemi. > Il prit son sabre et nout» ne le revîmes plus. Nous déplorâmes cet événement; il nous cassait bras et jambes et rehaussait par là toutes les prétentions de nos adversaires. Après l'impression qu'une si triste nouvelle devait naturellement produire, un vaste champ de conjectures s'ouvrit et s'étendit devant nous : quelles ne devaient pas être celles de l'armée, du quartiei^général à Fontainebleau, sur les suites d'un tel événement ! N'aurait-il point des imitateurs? ou le découragement n'augmenterait-il pas? D'un côté des désertions isolées déjà très effrayantes; de l'autre, l'audace des ambitieux qui s'étaient mis à la tète du mouvement de Paris dans leur intérêt personnel, tandis que notre seule présence dans la capitale avait fait tomber plus des trois quarts des cocardes blanches; enfin les alliés qui s'étaient d'abord montrés si faciles et si empressés à nous accueillir et à traiter avec une armée dont ils redoutaient encore les débris, ne proûteraient-ils pas d'une circonstance aussi inespérée, aussi favorable à leurs prétentions? Mais confiants dans la loyauté chevaleresque de l'empereur

Alexandre, nous attendîmes, non sans anxiété, qu'il nous fît appeler pour nous faire connaître le résultat de sa conférence avec ses alliés.

Le message vint enQn et nous fûmes introduits. Le roi de Prusse était avec l'Empereur, qui nous reçut avec cet air aisé et ouvert que toutes les personnes qui l'approchèrent ont pu remarquer. Une joie contenue se laissait voir sur son visage; il n'était pas difficile d'en deviner la cause ; l'événement d'Essonne lui était connu. Le roi de Prusse parla le premier pour nous dire que nous avions fait le malheur de l'Europe; déjà la veille le prince royal de Wurtemberg nous avait ainsi apostrophés à Petit-Bourg. L*empereur Alexandre, craignant Téclat d'une discussion, se hâta d'intervenir : c Mon frère, dit-iU ce n'est pas le moment de revenir sur le passé », et il entra immédiatement en matière sur l'objet de la conférence; il nous dit que la question avait été résolue négativement. Ainsi s'éteignit le dernier et faible rayon d'espoir que notre première entrevue avait laissé luire sur l'établissement d'une régence, par suite de fabdication de Napoléon en faveur de son fils. Alexandre ajouta que l'opinion contraire prévalait à Paris, qu'elle courait la poste dans les départements; que les femmes étaient toujours femmes, c'est-à-dire faibles, que Napoléon, quelque part qu*il fût et avec son ascendant, domi nerait la sienne, qu'il lui serait facile de ressaisir le pouvoir et que la soif de la vengeance le porterait de nouveau à ébranler l'Europe; que toutes les nations avaient besoin de paix et de repos, particulièrement la France, après tant d'années d'agitation, de sacrifices et de sang versé, dont, en somme, elle ne retirait qu'une immense gloire, mais trop chèrement achetée; que, toutefois, son territoire serait agrandi, que pour la balance et l'équilibre politique de l'Europe il était néces-

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