DÉCISIONS DES ALLIÉS
saire qu'elle fût forte et plus puissante que sous ses rois. Qui n'eût pas cru, à ce langage si pompeux, qu'une extension de frontière lui serait accordée du côté du Rhin? Mais tout s'est borné à Chambéry avec sa banlieue! L'empereur de Russie syouta encore qu'en témoignage de leur considération et de leur admiration pour l'armée, de leur estime et de leur amitié qui serait bientôt scellée avec la nation française, aucune contribution de guerre ne serait imposée ni levée par les alliés, sauf une trentaine de millions, je crois, comme en pourboire au roi de Prusse. Ils ont tenu parole; il est vrai qu'ils ont reçu, non un équivalent, mais un dédommagement par l'enlèvement de l'immense matériel des places fortes qu'ils n'avaient pas prises et que le traité honteux du 29 avril leur a livré, traité imprimé dans le Moniteur du temps, mais sans signature; la vindicte publique protestait alors que ce n'était pas gratuitement qu'il avait été conclu.
Comme il n*y avait plus d'objections à opposer à la détermination des alliés, il s'agissait de savoir quelles étaient leurs intentions quant au sort futur de Napoléon et de sa famille. Caulaincourt introduisit adroitement la question; j'ajoutai que Napoléon nous avait expressément recommandé et enjoint de ne rien traiter ni consentir qui lui fût personnel. La question du duc de Yicence n^était donc que de curiosité, mais aussi de prévoyance, pour le cas où Napoléon , oubliant sa recommandation, désirerait connaître à l'avance le sort qui lui serait réservé. L'empereur de Russie parut étonné et incrédule; je lui fis voir mes instructions; après les avoir parcourues et s'être convaincu de l'exactitude de mon assertion, il prit une attitude solennelle et nous dit : « Je ne l'en estime que davantage ; dès ce moment je cesse d'être son ennemi et lui rends mon amitié. J'ai
été autrefois son plus grand admirateur, je me suis allié avec lui, j'ai approuvé tous les changements de sa politique, reconnu tous les souverains qu'il a créés ou établis, les alliances qu'il a formées ; j'ai adopté, fidèlement exécuté, pendant la durée du traité, son système continental ; il a exigé qu'il fût prolongé ; et cependant ce traité faisait le malheur de mon pays, et pendant que je ruinais mes sujets privés de tout commerce, il s'enrichissait en délivrant des licences; il m'a menacé, je me suis mis en défense ; il est venu m'attaquer, envahir mes États, il m'a refoulé jusqu'au cœur de mon Empire. Je ne m'étendrai pas davantage sur les calamités qui eurent des suites si épouvantables pour vous et pour la France ; elles ont amené la catastrophe dont nous sommes à notre tour les acteurs, la chute de Napoléon et de sa dynastie; mais il est malheureux; aujourd'hui je redeviens son ami et tout est oublié. Il aura l'île d'Elbe pour souveraineté ou autre chose; il conservera le titre sous lequel il est généralement reconnu; sa famille aura des pensions et conservera ses propriétés. Dites-lui, messieurs, s'il ne veut pas de cette souveraineté, et dans le cas où il ne trouverait d'asile nulle part, dites-lui qu'il vienne dans mes États ; il y sera reçu en souverain ; il peut compter sur la parole d'Alexandre. >
Pendant ce discours, le roi de Prusse s'était, je crois, retiré. Sur la question de savoir ce que signifiaient ces deux mots : autre chosej que l'Empereur venait de dire, il déclina toute explication. Nous lui demandâmes alors une note écrite de la proposition, ou plutôt de la décision des alliés, mais il objecta que cette afi'aire devait être traitée diplomatiquement, par l'intermédiaire accoutumé des ministres; sur quoi nous lui fîmes observer que Napoléon pourrait craindre de fausses interprétations, des malentendus, et nous le suppliâmes de faire mettre