FERMENTATION DES ESPRITS
ment de faire dresser les nouvelles instructions pour la négociation qui lui était personnelle, ainsi qu'à sa famille; il promit de nous les remettre le lendemain, me remercia personnellement de ma conduite et de mes efforts, et nous nous retirâmes après l'avoir supplié de nouveau de ne pas nous retarder, attendu qu'il était à craindre que la circonstance d'Essonne, en augmentant le découragement de l'armée, ne fût un exemple pour d'autres, et qu'enfin il était nécessaire de ne point laisser refroidir la bonne volonté et l'intérêt que l'empereur de Russie nous avait montrés pour lui-même et pour sa famille.
Dans la matinée, nous vîmes quelques-uns de nos collègues les maréchaux, nombre de généraux et d'ofSciers supérieurs. 11 y avait beaucoup de fermentation dans les esprits, et par suite du découragement; les opinions paraissaient pencher en faveur du changement de régime. Nous avions donc lieu de craindre des adhésions partielles et particulières; il y en eut, en effet, malgré tous nos efforts pour les empêcher et les prévenir, en faisant sentir que notre force était dans l'union, qu'en conservant notre attitude encore redoutable aux alliés, nous leur imposerions et obtiendrions d'eux des conditions meilleures; que ce serait une lâcheté d'abandonner Napoléon, encore leur chef, et de le laisser à la merci de ses ennemis intérieurs et extérieurs. On paraissait inquiet qu'il ne prit la résolution désespérée de provoquer un soulèvement et d'entraîner nos débris d'armée à une perte certaine ou, comble de malheurt à une guerre civile.
Je ne me souviens pas bien si c'est à ce moment, ou lorsque nous partîmes la première fois pour Paris, que nous remîmes l'autorité du commandement au maréchal Berthier, prince de Neuch&tel, vice-connétable et major
général. L'époque ne fait rien; car, si nous étions les envoyés de TEmpereur, nous avions en même temps le titre de commissaires de l'armée, et ce n'est qu'en cette dernière qualité que les alliés voulurent nous recevoir. Il fut donc convenu et nous enjoignîmes au prince de Neuchàtel de n'exécuter aucun des ordres que Napoléon pourrait lui donner en ce qui concernerait des mouvements de troupes, et de ne se diriger que par les impulsions que nous, les commissaires, lui donnerions pour appuyer nos négociations. Cet arrangement convenu, tous promirent et s'engagèrent à s'y conformer; vous verrez plus tard comme on a tenu parole. Cependant nous ne cessions de répéter que de notre union et de l'attitude ferme et imposante de l'armée dépendait le succès de notre mission.
Je commandais cinq corps d'armée, y compris celui du duc de Reggio, qui était de nouveau sous mes ordres. En mon absence je lui déléguai l'autorité et au général Molitor le commandement du corps dont j'étais titulaire; mais, pour l'unité, je le plaçai sous celui du maréchal.
Après cette longue conférence où l'on dit beaucoup de choses inutiles, nous nous rendîmes au château; les bases du traité y étaient préparées, et, munis de nos pleins pouvoirs, nous primes congé de Napoléon qui nous parut plus résigné à subir son sort futur; il nous engagea à presser les affaires et à amener une prompte conclusion. Arrivés tard à Paris, nous fîmes prévenir l'empereur de Russie, qui nous ajourna au lendemain, onze heures du matin.
Quand nous arrivâmes, il connaissait déjà l'acceptation par Napoléon de la souveraineté de l'tle d'Elbe.
Nous fûmes très gracieusement reçus et accueillis; mais si, d'un côté, il y entrait de la considération personnelle, de l'autre Alexandre éprouvait une joie secrète de