EMPRESSEMENT DE NEY 39S
Russie, afin que les alliés prémunis prissent leurs mesures en conséquence. Sur notre observation qu'il n'aurait pas dû hasarder une telle démarche sans nous consulter, attendu que sa qualité de commissaire donnait beaucoup de poids à ses assertions, il voulut, pour nous rassurer, nous montrer les copies de ses lettres. Son secrétaire, qu'il fit appeler, ne les trouva pas d'abord, puis revint et déclara que les minutes étaient tellement raturées qu'elles étaient absolument illisibles. C'^st dans ce moment que Tempereur de Russie nous fit avertir qu'il nous recevrait le lendemain matin. Nous comptions lui apprendre l'acceptation de l'île d'Elbe, mais il était déjà instruit de tout ce qui s'était passé par la lettre du maréchal Ney dont je n'ai, d'ailleurs, jamais connu les détails.
Même sans l'arrivée soudaine de l'aide de camp révélateur, nous étions destinés à connaître cet incident, car, avant d'être annoncés chez l'empereur de Russie, nous rencontrâmes M. de Nesselrode, son ministre des affaires étrangères, qui fit quelques compliments là-dessus au maréchal Ney, et bientôt après l'Empereur l'en remercia affectueusement. Quant à M. de Talleyrand, il eut la malice de faire insérer la lettre qu'il avait personnellement reçue dans le Moniteur, mais j'ignore si c'est en entier ou par extrait. Ceci explique pourquoi le maréchal Ney donna son adhésion personnelle au nouvel ordre de choses, à notre insu et pendant que nous négociions, et pourquoi, plus tard, après la signature du traité, il nous abandonna et ne voulut point nous accompagner à Fontainebleau; le Moniteur y avait sans doute été lu, et il évitait ainsi les reproches directs que Napoléon n'eût pas manqué de lui adresser. Caulaincourt me dit alors qu'après avoir été désigné comme l'un des commissaires^ Ney était revenu chez Napoléon et lui avait
dit qu'il manquait d'argent pour remplir sa mission; Napoléon lui avait répondu qu'il ne restait que peu de fonds à Fontainebleau, qu'il avait donné Tordre de faire revenir le Trésor qui était avec l'Impératrice, mais qu'en attendant il lui promettait 45,000 francs; Caulaincourt ajoutait qu'il les avait touchés à notre premier retour de Paris, et vraisemblablement après avoir écrit les lettres à l'empereur de Russie et à M. de Talleyrand. Cependant, nous n'avions besoin de rien, car nous étions conduits parles voitures de l'empereur Napoléon, et le duc de Yicence payait en son nom les frais de poste; mais on a toujours dit que c'était l'habitude du maréchal qui, toutes les fois qu'il recevait un ordre de départ, objectait qu'il n'avait pas d'argent, et Napoléon lui en faisait donner. En traçant cet épisode, je ne suis assurément mû par aucune animosité contre le maréchal Ney dont j*ai plus que tout autre estimé la bravoure, et j'ai mêlé ma voix à celles qui l'ont surnommé le Brave des braves. Cet écrit, d'ailleurs, est pour vous, mon fils; cet épisode servira seulement à vous donner l'intelligence de ce qui pourrait être publié sur ces circonstances et à expliquer les étranges lettres du maréchal à l'empereur de Russie et au prince de Talleyrand, lorsque vous serez en état d'entendre et de comprendre les grands événements dans lesquels j*ai été acteur et témoin.
Je reviens à notre négociation et à notre ligne d'armistice. Les tribulations, les retards que nous venions d'éprouver n'étaient qu'un prélude; nous étions destinés à subir une contrariété plus grande. Pendant que nous étions occupés de ces expéditions de la démarcation rectifiée sur notre insistance, arriva un message pressé de l'empereur de Russie qui nous mandait sur-le-champ près de sa personne. Nous remarquâmes, en arrivant,